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À l’approche de chaque élection présidentielle, le débat politique en Côte d’Ivoire s’enferme dans un scénario désormais bien connu : querelles d’appareil, alliances de circonstance, attaques personnelles et stratégies de conquête du pouvoir. Pendant ce temps, les véritables défis du pays – ceux qui conditionnent son développement à long terme – demeurent à peine évoqués, sinon totalement absents.
Un document officiel du Ministère du Budget, le Rapport Annuel de Performances pour la loi de finances 2023, met en évidence des failles profondes dans deux domaines cruciaux : la prospective et la planification d’une part, et l’aménagement du territoire et le développement régional d’autre part. Ces sujets devraient occuper le cœur des débats publics. Or, ils restent confinés aux marges, ignorés par les partis politiques plus préoccupés par les jeux de pouvoir que par la qualité de la gouvernance.
Quand l’État avance sans boussole
La Côte d’Ivoire souffre d’un déficit de veille stratégique et d’intelligence économique. Dans un monde où les pays planifient leur avenir à coups de données, de modélisations et de simulations, notre administration peine encore à produire des documents de planification cohérents. Les ministères, les régions et les communes fonctionnent souvent en vase clos, chacun élaborant ses propres plans sectoriels sans véritable coordination, parfois même en décalage avec le Plan National de Développement (PND).
Résultat : des investissements publics dont l’efficacité reste relativement faible, faute d’outils de prévision capables de mesurer les impacts réels sur l’économie et sur la société. Pire encore, la culture de l’évaluation est quasi absente : une fois les projets lancés, peu de mécanismes existent pour en mesurer les résultats et corriger le tir.
Des régions laissées à la marge
L’aménagement du territoire et le développement régional sont eux aussi frappés de carences. Les collectivités territoriales manquent de compétences techniques pour conduire des études solides d’aménagement. Conséquence : certaines régions demeurent économiquement faibles, incapables de capter des investissements structurants, ce qui alimente les inégalités territoriales et sociales.
À cela s’ajoute la faible implication de la société civile dans le développement local. Alors que les citoyens et leurs organisations devraient être au cœur des dynamiques régionales, ils restent trop souvent spectateurs des politiques publiques, parfois réduits à de simples bénéficiaires de projets dont ils n’ont pas été partie prenante.
Des partis politiques prisonniers du court terme
Face à ces constats, un paradoxe saute aux yeux : pourquoi ces enjeux essentiels ne figurent-ils pas au cœur des débats politiques ? Parce que la classe politique reste prisonnière d’une politique politicienne. Le débat contradictoire se réduit à des rivalités de personnes, à des querelles partisanes et à des stratégies électorales centrées sur l’immédiat, au détriment des discussions de fond sur le modèle de développement à bâtir.
Ce mutisme n’est pas anodin : en négligeant ces défis, les partis contribuent à perpétuer un cycle où l’État dépense, investit, aménage, mais sans stratégie claire, sans cohérence nationale, et sans mesurer les résultats.
Les enjeux : bâtir une gouvernance de l’anticipation
Ces carences posent des enjeux majeurs pour l’avenir du pays :
• La souveraineté économique : sans intelligence économique et sans planification stratégique, la Côte d’Ivoire reste vulnérable face aux chocs extérieurs et dépendante des agendas imposés par d’autres.
• L’efficacité de l’investissement public : des milliards de FCFA sont investis chaque année, mais avec une efficacité réduite. Corriger cette faiblesse pourrait libérer des marges budgétaires considérables.
• La cohésion sociale et territoriale : en laissant des régions entières en marge du développement, le pays alimente les frustrations et les déséquilibres, sources potentielles de tensions sociales et politiques.
• La légitimité de l’action publique : sans suivi ni évaluation, les politiques manquent de crédibilité et alimentent la méfiance citoyenne.
Des solutions qui s’imposent à tous
Face à ces défis, plusieurs solutions apparaissent incontournables :
1. Instaurer une véritable culture de la prospective : renforcer les capacités de veille stratégique et d’intelligence économique dans tous les ministères et collectivités, afin d’anticiper plutôt que de subir.
2. Créer des outils de prévision et de modélisation : généraliser les simulations d’impact avant tout investissement public, pour maximiser le retour économique et social.
3. Aligner les plans locaux et sectoriels sur le PND : instaurer une coordination forte entre le niveau central, régional et communal, avec des mécanismes contraignants.
4. Renforcer les capacités des collectivités territoriales : investir dans la formation et l’expertise locale pour qu’elles deviennent de véritables acteurs du développement régional.
5. Impliquer la société civile et les citoyens : passer d’une logique de bénéficiaires passifs à celle de partenaires actifs dans l’élaboration et le suivi des politiques publiques.
6. Institutionnaliser la culture de l’évaluation : intégrer le suivi-évaluation comme une étape obligatoire de toute politique publique, avec transparence et publication des résultats.
Sortir du piège politicien
Les élections présidentielles approchent, et encore une fois, les débats semblent s’orienter vers les mêmes querelles de leadership, les mêmes affrontements partisans. Pourtant, les enjeux réels sont ailleurs : dans la capacité du pays à planifier son avenir, aménager son territoire et optimiser ses investissements.
Une démocratie vivante ne se limite pas à l’affrontement des ambitions personnelles. Elle se nourrit aussi – et surtout – de débats de fond sur les orientations stratégiques. En Côte d’Ivoire, la rupture nécessaire n’est pas seulement dans l’alternance des visages, mais dans la capacité de la classe politique à mettre la prospective, la planification et l’évaluation au cœur du débat public.
Ellomarie, conscience africaine, analyste politique et contributeur à Akondanews
Akondanews.net