À Lomé, quand le Sahel parle enfin pour lui-même

Depuis trop longtemps, cette région immense a été décrite à travers des lunettes extérieures. Dans les médias internationaux, le Sahel est souvent résumé à quelques images répétitives : insécurité, pauvreté, coups d’État, désertification, migrations. Dans les chancelleries, il est parfois présenté comme un “problème à gérer”. Dans certains rapports techniques, il devient un espace abstrait, presque sans peuples, sans mémoire, sans dignité propre.
Or, le Sahel n’est pas un concept administratif. C’est une terre d’hommes et de femmes, de civilisations anciennes, de commerce transfrontalier, de spiritualité, de résistance et d’intelligence politique.
C’est précisément ce que Karamoko Jean-Marie Traoré est venu rappeler à Lomé.
Lorsqu’il affirme que les stratégies durables doivent être pensées avec les Sahéliens et non à leur place, il ne s’adresse pas seulement aux partenaires extérieurs. Il parle aussi à l’Afrique elle-même. Car le continent a parfois reproduit les mêmes erreurs : commenter le Sahel sans l’écouter, parler du Sahel sans le connaître, décider pour lui sans y vivre.
Le mérite du Togo, salué publiquement par le ministre burkinabè, est d’avoir compris que les temps ont changé. En prenant en compte la nouvelle réalité géopolitique incarnée par l’Alliance des États du Sahel, Lomé adopte une posture réaliste. Ni hostilité systématique, ni alignement aveugle. Simplement la reconnaissance qu’un nouvel acteur régional existe et qu’il faut désormais compter avec lui.
Cette lucidité togolaise contraste avec certaines attitudes figées ailleurs. Pendant que d’autres s’enferment dans les postures anciennes, le Togo semble choisir la géographie, l’économie et l’avenir.
Et l’avenir dit une chose simple : aucun espace sahélien durablement stable ne peut rester coupé de la façade atlantique. Aucun pays côtier ne peut ignorer indéfiniment ce qui se joue au nord. Le destin régional est partagé.
Mais la partie la plus forte du message burkinabè reste ailleurs : dans la réhabilitation de l’image du Sahel.
Le ministre pose une question essentielle : le Sahel est-il condamné à être perçu comme une menace ? Ou peut-il devenir une terre d’opportunités ?
La question paraît simple. Elle est en réalité révolutionnaire.
Car changer le regard sur une région, c’est déjà commencer à changer son destin. Tant qu’un territoire est vu uniquement comme une source de crises, il attire les réponses sécuritaires. Lorsqu’il est vu comme un espace de potentiel, il attire les investissements, les infrastructures, les idées et les alliances.
Le Sahel dispose d’une jeunesse nombreuse, de ressources minières, d’un positionnement stratégique entre Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest et Afrique centrale, d’une culture de résilience exceptionnelle. Son problème n’est pas l’absence de valeur. Son problème fut longtemps l’absence de souveraineté stratégique suffisante.
C’est ce vide que tentent aujourd’hui de combler le Burkina Faso, le Mali et le Niger, chacun à sa manière.
On peut critiquer leurs méthodes, débattre de leurs choix, questionner leurs trajectoires. C’est légitime. Mais nier qu’ils expriment une demande populaire de rupture serait une erreur d’analyse.
Karamoko Jean-Marie Traoré l’a dit avec finesse : les trois chefs d’État sahéliens tiennent aujourd’hui un “bouclier” sécuritaire dont profitent, directement ou indirectement, d’autres pays de la sous-région. Derrière cette image se cache une vérité géopolitique : ce qui se passe dans le Sahel ne reste jamais dans le Sahel.
Les flux migratoires, les trafics, les réseaux criminels, les routes commerciales, les équilibres politiques, tout descend ou remonte. La stabilité sahélienne est un bien continental.
C’est pourquoi l’Afrique ferait mieux d’abandonner les querelles de positionnement pour entrer dans une logique de complémentarité.
Le Togo peut être corridor logistique. Le Ghana peut être puissance industrielle. La Côte d’Ivoire peut être moteur économique. Le Nigeria peut être géant énergétique. Le Sahel peut être profondeur stratégique et espace de renouveau politique. L’avenir n’exige pas l’uniformité. Il exige l’intelligence collective.
À Lomé, ce que l’on a entendu n’était donc pas seulement un discours burkinabè. C’était le bruit d’un continent qui cherche à se réorganiser par lui-même.
Le plus important n’est peut-être pas ce qui a été dit. Le plus important est qui l’a dit, où cela a été dit, et dans quel climat cela a été applaudi.
Un ministre du Burkina Faso, dans la capitale togolaise, saluant la coopération avec le Mali et le Niger, parlant d’une Afrique d’opportunités et de solutions. Il y a quelques années encore, beaucoup auraient jugé cette scène improbable.
Aujourd’hui, elle est réelle.
L’histoire africaine avance souvent discrètement, sans fanfare internationale. Elle se construit dans des salles de conférence régionales, dans des accords logistiques, dans des mots soigneusement choisis, dans des gestes diplomatiques qui paraissent modestes mais annoncent de grandes bascules.
À Lomé, le Sahel n’a pas quémandé de compréhension. Il a exposé sa vision.
Et lorsqu’un peuple commence à imposer son propre récit, il devient beaucoup plus difficile de le gouverner de l’extérieur.
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