|
Lecteur Audio
Getting your Trinity Audio player ready...
|

![]()
L’histoire du Mau Mau n’est pas seulement une page du passé kényan. Elle est un champ de bataille mémoriel panafricain, où se joue une question centrale : qui a le droit de dire la vérité sur la violence coloniale ? Qui décide de ce qui est « exagéré », « erroné » ou « légitime » lorsque les victimes sont africaines et que les archives ont été produites par leurs bourreaux ?
La polémique déclenchée par l’attaque de David Elstein contre la série documentaire de David Olusoga dépasse largement une querelle académique. Elle révèle un réflexe ancien : réhabiliter l’Empire britannique en disqualifiant les voix africaines, en minimisant la violence structurelle du colonialisme et en sacralisant l’archive coloniale comme unique source de vérité.
L’archive coloniale contre la mémoire africaine
Au cœur de cette controverse se trouve une opposition classique : l’archive écrite de l’État colonial contre la mémoire orale africaine. Lorsque des survivants kényans, ou leurs descendants, témoignent des violences subies dans les camps de détention ou les « villages de regroupement », leur parole est trop souvent qualifiée de « propagande », de « mensonge », voire d’ignorance.
Cette hiérarchisation du savoir n’est pas neutre. Elle est coloniale par essence. Elle suppose que seuls les documents produits par l’administration impériale — pourtant juge et partie — seraient fiables, tandis que la parole des colonisés serait suspecte par nature.
Pourtant, dans toute l’Afrique, la tradition orale est une archive vivante. Elle a conservé ce que les États coloniaux ont tenté d’effacer : la torture, les viols, les exécutions extrajudiciaires, le travail forcé, la dépossession foncière. Refuser cette parole, c’est prolonger la domination par d’autres moyens.
Mau Mau : violence africaine ou système colonial violent ?
La rhétorique impériale repose sur un glissement dangereux : recentrer la violence sur les Africains eux-mêmes. Oui, le soulèvement Mau Mau a comporté des violences internes, parfois brutales. Mais isoler ces faits de leur contexte revient à inverser les responsabilités historiques.
Le Mau Mau n’est pas né dans le vide. Il est la conséquence directe :
- de la spoliation massive des terres kikuyus, embus et merus,
- de l’exclusion politique,
- du racisme institutionnel,
- et d’un système colonial qui ne laissait aucune voie légale de contestation.
Présenter la répression britannique comme une réponse regrettable mais nécessaire, tout en décrivant la violence africaine comme centrale et « endogène », revient à absoudre l’Empire de sa violence fondatrice.
Hola Camp : l’exemple d’un mensonge d’État recyclé
Le massacre de Hola Camp en 1959 reste emblématique. Onze détenus y furent battus à mort. La version coloniale tenta immédiatement de parler de « dérapage », de « mauvaise supervision », voire de responsabilité de gardiens africains.
Cette stratégie de dilution de la culpabilité est reprise aujourd’hui presque mot pour mot.
Or, Hola n’est pas un accident. C’est le produit d’un système carcéral colonial, fondé sur le travail forcé, la coercition et la déshumanisation. Dépolitiser cet événement, c’est nier la logique même du colonialisme.
Villagisation : la prison à ciel ouvert
Autre angle mort volontaire : la villagisation forcée. Plus d’un million de civils furent déplacés et enfermés dans des villages fortifiés. Femmes, enfants, vieillards compris.
Réduire la répression à des chiffres de camps de détention, comme le font certains récits apologétiques, revient à effacer l’ampleur réelle du système répressif. La colonisation n’a pas seulement emprisonné des combattants ; elle a enfermé des sociétés entières.
Une bataille qui dépasse le Kenya
Pour l’Afrique, cette controverse n’est pas académique. Elle est politique. Elle concerne :
- la reconnaissance des crimes coloniaux,
- les réparations morales et matérielles,
- la place des récits africains dans l’histoire mondiale.
Quand des intellectuels européens s’emploient à discréditer des travaux critiques sur l’Empire, ils participent à une contre-offensive mémorielle. Leur objectif n’est pas la vérité, mais la préservation d’une innocence impériale devenue intenable.
Dire toute l’histoire, sans hiérarchie coloniale
Reconnaître la violence du Mau Mau n’efface pas la violence coloniale. Les deux réalités coexistent. Mais les placer sur un pied d’égalité morale ou causale relève de la falsification historique.
La violence coloniale est structurelle, racialisée et institutionnelle. Celle des colonisés est une réponse dans un contexte d’écrasement total.
Conclusion panafricaine
La question n’est donc pas « qui ment ? » mais qui a longtemps eu le monopole de la vérité.
Réécrire l’histoire du Mau Mau à partir des archives impériales seules, c’est refuser à l’Afrique le droit fondamental de se raconter elle-même.
Et tant que ce combat mémoriel ne sera pas gagné, le colonialisme ne sera pas terminé. Il aura simplement changé de forme.
ElloMarie, conscience africaine analyste politique, contributeur– Akondanews.net