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À quelques semaines de l’élection présidentielle du 25 octobre 2025, la Côte d’Ivoire est de nouveau plongée dans un climat de tension et de suspicion. Dans une tribune largement relayée, l’enseignant ivoirien Tapé Groubera, établi à Liège en Belgique, invite ses compatriotes à « apprendre des erreurs » de 2020 pour éviter de répéter les mêmes fautes face à ce qu’il qualifie de « quatrième mandat illégal et illégitime » du président Alassane Dramane Ouattara. Son appel, au-delà des polémiques partisanes, ouvre un débat crucial : comment transformer l’indignation en une stratégie politique efficace, capable de protéger les citoyens tout en préservant la démocratie ?
Le traumatisme de 2020 : une leçon encore vive
L’année 2020 reste une cicatrice ouverte dans la mémoire politique ivoirienne. En août de cette année-là, l’annonce par le président Ouattara de sa candidature à un troisième mandat, malgré les affirmations répétées de son camp en 2016 et 2020 selon lesquelles la Constitution ne le permettait pas, a ravivé la fracture nationale. La contestation s’est rapidement structurée autour d’un mot d’ordre : la désobéissance civile et le boycott du scrutin du 31 octobre.
La suite est connue : des manifestations réprimées dans le sang, des dizaines de morts officiellement reconnus (plus de 80 selon certains rapports), des arrestations massives et une opposition divisée entre ceux qui réclamaient la rupture totale et ceux qui tentaient encore la voie institutionnelle. Pire, ce choix stratégique du boycott a laissé le champ libre au pouvoir en place. En l’absence d’un front uni et d’une participation électorale significative, la réélection d’Alassane Ouattara est apparue comme un fait accompli, reconnu par la communauté internationale, malgré les contestations internes.
Pour Tapé Groubera, cette séquence est un « cas d’école » de ce qu’il ne faut pas reproduire : « Dans toute situation, soit on gagne, soit on apprend », rappelle-t-il en citant Nelson Mandela. Or, selon lui, l’opposition ivoirienne n’a pas encore tiré toutes les leçons de ce passé.
Un scepticisme assumé envers l’ONU
La nouveauté de 2025 réside dans les démarches de l’opposition : des rencontres ont eu lieu avec des représentants des Nations unies, signe d’une volonté de chercher des garanties internationales. Mais Groubera met en garde : « L’ONU n’a jamais résolu un seul problème en Afrique », insiste-t-il, rappelant les exemples du Congo de Lumumba, du massacre des Wê en 2010, ou encore du rôle controversé de l’ONUCI lors de la crise post-électorale de 2010-2011.
Ce scepticisme, partagé par une partie de l’opinion, traduit une méfiance profonde envers les acteurs extérieurs, accusés tantôt d’inaction, tantôt de partialité. Pourtant, comme le soulignent plusieurs analystes, la présence internationale reste une donnée incontournable du jeu politique ivoirien. L’enjeu, dès lors, n’est pas de s’y soustraire totalement, mais de conditionner cette présence à des garanties précises : transparence dans l’observation électorale, sécurité des électeurs, et neutralité des mécanismes de médiation.
La proposition : un soutien à Simone Gbagbo et Ahoua Don Mello
Face au risque de voir le schéma de 2020 se reproduire, Groubera propose une alternative : soutenir les candidatures de Simone Ehivet Gbagbo et d’Ahoua Don Mello, figures historiques de l’opposition. Selon lui, seule une mobilisation électorale massive autour de personnalités capables de fédérer peut déjouer les calculs d’un pouvoir qu’il estime verrouillé.
La référence à l’élection d’octobre 2000 n’est pas anodine : Laurent Gbagbo, alors outsider, avait su profiter des divisions internes au régime militaire du général Guéï et de la mobilisation de son équipe pour imposer l’alternance. Aujourd’hui, la question reste la même : existe-t-il une coalition assez solide pour incarner l’alternative ? Et surtout, l’opposition saura-t-elle dépasser ses querelles internes pour proposer un programme commun, audible par une population fatiguée par quinze années de crises et de violences politiques ?
Les pièges à éviter
Le premier piège serait la répétition mécanique du boycott. Si le refus de participer à un processus jugé vicié peut sembler moralement légitime, il laisse en pratique la main libre au pouvoir. L’expérience de 2020 a montré qu’un faible taux de participation n’empêche pas une élection d’être validée, tant par les institutions nationales que par la communauté internationale.
Le second piège serait la dépendance excessive à l’égard des médiations extérieures. Comme le rappelle Groubera, « c’est sous les yeux de l’ONU » que des massacres ou des renversements politiques se sont produits. L’ONU et d’autres acteurs peuvent jouer un rôle, mais ils ne remplaceront jamais la mobilisation citoyenne ni la construction d’un rapport de force interne crédible.
Enfin, le troisième piège serait la division de l’opposition. En 2020, chacun cherchait à imposer son candidat « champion », sans réelle coordination. En 2025, un éclatement similaire risquerait de reproduire le même scénario, ouvrant la voie à une victoire assurée du président sortant.
Quelles pistes pour 2025 ?
L’enseignement principal est clair : la contestation du pouvoir ne peut se limiter à l’indignation. Elle doit se traduire par une stratégie structurée et opérationnelle. Plusieurs pistes se dessinent :
1. Constituer un front commun : une plateforme unique regroupant partis politiques, société civile, syndicats et intellectuels, autour d’un socle minimal de revendications démocratiques.
2. Renforcer la logistique électorale : mise en place de comités citoyens de surveillance, formation d’observateurs indépendants, recours à des technologies sécurisées pour documenter fraudes et violences.
3. Communiquer positivement : proposer un projet politique clair (emploi, justice sociale, réconciliation) au lieu de se limiter à la critique du pouvoir.
4. Impliquer la jeunesse : principale victime des crises passées, elle doit être associée non seulement comme force de mobilisation, mais aussi comme force de proposition.
5. Préparer l’après-élection : anticiper les recours juridiques, mais aussi définir un cadre de transition et de sécurité pour éviter les représailles et les dérives violentes.
Un pari risqué mais nécessaire
L’appel de Tapé Groubera ne se réduit pas à un simple plaidoyer partisan. Il pose une question fondamentale : l’opposition ivoirienne veut-elle seulement dénoncer ou entend-elle réellement conquérir le pouvoir par des moyens démocratiques, malgré les obstacles ?
La réponse ne dépendra pas uniquement des leaders politiques, mais aussi des citoyens eux-mêmes. La capacité à transformer la colère en participation, la méfiance en vigilance organisée, et les divisions en coalition sera décisive.
À la veille du scrutin, la Côte d’Ivoire se trouve donc à un carrefour. Soit elle répète le cycle de 2020, avec son cortège de morts, d’exilés et de frustrations. Soit elle trouve dans ses propres erreurs les ressources d’une nouvelle maturité politique. Comme le dit Groubera, « Ensemble, c’est possible ». Mais encore faut-il en dessiner les contours pratiques et accepter les compromis nécessaires.
La chronique de Tapé Groubera a le mérite de secouer les consciences. Elle nous rappelle qu’en politique, la mémoire est une arme : ceux qui oublient leurs erreurs sont condamnés à les reproduire. L’opposition ivoirienne a aujourd’hui l’occasion — peut-être la dernière avant longtemps — de transformer l’expérience douloureuse de 2020 en stratégie gagnante.
L’histoire retiendra si elle aura su saisir cette chance, ou si, une fois de plus, les passions, les divisions et les improvisations auront eu raison des aspirations d’un peuple en quête de justice et de démocratie.
La rédaction
Akondanews.net