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Sahel après la France : la cartographie des nouveaux entrants

Depuis le retrait progressif des troupes françaises du Sahel entre 2022 et 2025, plusieurs puissances ont occupé l'espace géopolitique laissé vacant. Maroc, Turquie, Russie, Émirats arabes unis, Égypte, Chine : chacune avec sa méthode, ses outils, ses objectifs — et son prix. Loin d'un récit héroïque de souveraineté retrouvée, l'analyse révèle une recomposition complexe, où les dépendances ne disparaissent pas mais changent d'adresse.

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Sahel après la France : la cartographie des nouveaux entrants

Abidjan, samedi 16 mai 2026 — Premier volet d'une enquête en deux parties

Le récit dominant, sur le continent comme dans la diaspora, raconte une histoire simple : la France a été chassée du Sahel, et l'Afrique a recouvré sa souveraineté. Cette histoire n'est pas fausse — mais elle est partielle. Car derrière les drapeaux français descendus des bases militaires de Gao, de Niamey, de Ouagadougou et de Dakar, d'autres drapeaux se sont hissés. Et ces drapeaux racontent une géopolitique qui mérite d'être examinée sans complaisance.

L'objectif de cette enquête en deux volets n'est pas de regretter la présence française. Elle relevait d'un ordre qui n'avait plus lieu d'être, et son retrait a été demandé par les autorités souveraines des pays concernés. Mais l'objectif n'est pas non plus de célébrer aveuglément ses successeurs. La souveraineté véritable se construit dans la lucidité, pas dans l'hagiographie.

Six puissances structurent aujourd'hui le paysage : la Russie, la Turquie, les Émirats arabes unis, le Maroc, la Chine et l'Égypte. Ce premier volet examine les trois acteurs dont l'empreinte est la plus visible : Turquie, Émirats, Maroc.

La Turquie, ou le pacte des drones

Aucune puissance n'a transformé plus vite et plus radicalement sa relation avec le Sahel que la Turquie. Le mécanisme tient en deux mots : Bayraktar TB2.

Military equipment sales are the cornerstone of Sahel-Turkey defense cooperation. They began in earnest in 2022, when Burkina Faso, Mali, and Niger each took delivery of Turkish Bayraktar TB2 drones. These drones rapidly proliferated across both the region and the continent, drawing comparisons to the AK-47 assault rifle because of their affordability, reliability, and ubiquity.

Le succès turc tient à trois caractéristiques que les fournisseurs occidentaux ne pouvaient — ou ne voulaient — pas offrir. D'abord, les drones turcs sont nettement moins chers que leurs équivalents américains ou israéliens. Ensuite, ils ont fait leurs preuves en guerre asymétrique. Et surtout, contrairement aux fournisseurs occidentaux, Ankara impose peu de conditions politiques aux utilisateurs finaux. Cette approche "sans contraintes" séduit les régimes autoritaires et les gouvernements transitionnels confrontés aux embargos occidentaux.

Les chiffres parlent. Les armées sahéliennes disposent d'au moins 17 Bayraktar TB2 opérés par le Mali, et de drones Akıncı, plus avancés, déployés par le Burkina Faso, le Mali et le Niger. En novembre 2024, le Niger a passé une nouvelle commande de cinq drones turcs pour environ 80 millions d'euros. Le Burkina Faso a fait de l'arme aérienne le pilier de sa communication militaire. Le Mali a reconquis Kidal en novembre 2024 grâce à un usage combiné de drones et d'avions de chasse.

La symbolique politique a accompagné les livraisons. En octobre 2023, le PDG de Baykar, Haluk Bayraktar, a reçu la médaille de l'Ordre de l'Étalon Officier, la plus haute distinction du Burkina Faso, pour son rôle dans la lutte contre le terrorisme. Au Mali, lui et son frère Selçuk Bayraktar ont été honorés de l'Ordre national du Mali.

Mais ce pacte a un revers. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont documenté des frappes ayant tué des civils. Le Niger a, par exemple, été accusé d'une frappe ayant tué 17 civils en janvier 2026 dans l'ouest du pays. La précision technique des appareils ne corrige pas l'imprécision politique de leur usage dans des zones où l'identification des cibles relève souvent de la conjecture.

Au-delà des drones, l'engagement turc s'est inscrit dans la durée et dans le volume. Le volume des échanges commerciaux entre la Turquie et les pays africains a été multiplié par sept en vingt ans, atteignant 37 milliards de dollars en 2024. Ankara s'est fixé un objectif de 40 milliards de dollars d'échanges commerciaux avec l'Afrique en 2025, après avoir enregistré 37 milliards en 2024. Sur le seul Mali, les exportations turques ont atteint 97,91 millions de dollars en 2024, contre 88,53 millions l'année précédente, selon la base COMTRADE des Nations unies. Les entreprises turques sont aujourd'hui présentes au Mali dans la construction, l'énergie, la gestion urbaine et l'hydraulique ; en janvier 2025, le ministère malien de l'Énergie a signé un partenariat avec une firme turque pour la construction d'une centrale thermique modulaire de 50 MW dans la région de Koulikoro. Au Sénégal, le volume des échanges commerciaux a atteint 415,1 millions de dollars en 2024, avec l'ambition partagée de franchir la barre du milliard d'ici 2026. Turkish Airlines opère désormais des vols quotidiens vers Bamako, Ouagadougou et Niamey, là où les compagnies européennes ont réduit ou suspendu leurs liaisons.

La Turquie a su construire ce que l'on pourrait nommer une diplomatie horizontale : ni purement marchande, ni purement militaire, mais articulant offre technologique, présence diplomatique, soft power culturel (mosquées, écoles, missions religieuses) et désinvolture stratégique face aux questions de gouvernance. Une formule efficace — et inquiétante pour ceux qui se soucient de l'évolution démocratique du continent.

Les Émirats arabes unis : la puissance des réseaux

Si la Turquie agit en lumière, les Émirats arabes unis opèrent en réseau. Leur emprise sur le continent est probablement la plus profonde des nouveaux entrants — et aussi la plus controversée.

Au cours des quinze dernières années, les Émirats ont étendu leur présence économique en Afrique en investissant dans les ports, les aéroports et les projets d'infrastructures. Ces initiatives ne sont pas seulement guidées par des intérêts économiques, elles servent également à étendre l'influence du pays. Les Émirats ont signé d'importants accords de coopération militaire et réalisé des investissements significatifs dans les domaines des terres agricoles, des énergies renouvelables, des mines et des télécommunications.

Au Tchad, le modèle est emblématique. En l'espace d'une décennie, Mohammed ben Zayed, alias MBZ, a fait des Émirats arabes unis un acteur incontournable sur le continent, notamment grâce à son pouvoir financier. N'Djamena a reçu en 2024 un prêt de 500 millions de dollars d'Abou Dhabi, soit l'équivalent de 15 % du budget annuel du pays — décrit par un haut fonctionnaire tchadien comme « une rétribution déguisée pour le positionnement du Tchad en faveur de la diplomatie émiratie ».

Cette diplomatie a un revers qu'il serait malhonnête de taire. La guerre au Soudan, entrée dans sa troisième année, en offre l'illustration la plus sombre. Les EAU sont le principal soutien des Forces de soutien rapide, fournissant drones, armes légères, et financement. Malgré leurs dénégations officielles, des enquêtes internationales et des images satellites confirment leur implication, notamment via des bases en Éthiopie et des livraisons d'armes depuis la Libye et le Tchad.

À l'heure qu'il est, les preuves ne laissent plus de doute : de l'or est acheminé jusqu'à Dubaï depuis des zones sous contrôle tant des Forces de soutien rapide que de l'armée soudanaise, et ce trafic alimente des réseaux illégaux et finance le conflit.

Le mois dernier, des victimes soudanaises, représentées par un cabinet d'avocats français, ont saisi l'Union européenne pour demander des sanctions visant des responsables et des entreprises émiratis. La démarche est inédite. Elle reste à ce stade peu susceptible d'aboutir, tant les relations économiques entre l'UE et Abou Dhabi sont denses, mais elle pose, pour la première fois, le sujet sur la table.

La doctrine émiratie en Afrique tient en une formule du chercheur Marc Lavergne, paraphrasée par les diplomates de la région : « L'Arabie saoudite recherche la stabilité par l'État ; Abou Dhabi recherche l'influence par les réseaux. » Ports gérés par DP World en Somalie, à Djibouti, en Égypte, au Sénégal ; mines d'or au Soudan, en RDC, au Mali ; partenariats énergétiques en Mauritanie ; coopération militaire avec le Tchad et l'Égypte. La carte émiratie en Afrique est, désormais, l'une des plus denses du continent.

Le Maroc : la puissance pacifique

Troisième acteur majeur, le Maroc occupe une position singulière. À la différence de la Turquie et des Émirats, Rabat n'agit pas en puissance extérieure mais en puissance africaine. C'est, dans la grammaire diplomatique, une nuance décisive.

L'instrument-clef est connu : le Gazoduc Atlantique Africain, qui doit relier le delta du Niger au Maroc en traversant treize pays côtiers d'Afrique de l'Ouest. Le Nigéria et le Maroc ont fixé au quatrième trimestre 2026 l'échéance pour la signature d'un accord intergouvernemental destiné à faire progresser le projet de gazoduc atlantique africain, selon le ministère nigérian des Affaires étrangères. Cet engagement, porté au plus haut niveau par le président Bola Tinubu et le roi Mohammed VI, intervient après l'achèvement des premières études techniques.

Les caractéristiques du projet donnent le vertige. L'ouvrage, estimé à 25 milliards de dollars, s'étendrait sur près de 6 900 kilomètres. Sa capacité maximale atteindrait 30 milliards de mètres cubes par an, dont 15 milliards destinés au marché marocain, tandis que le reste serait orienté vers les exportations, notamment à destination de l'Europe.

Si le calendrier annoncé tient — décision finale d'investissement fin 2026, début des travaux en 2027, premier gaz en 2031 — le projet constituera la plus grande infrastructure énergétique jamais réalisée sur le continent. Il s'inscrit dans une stratégie d'arrimage africain assumée par Rabat depuis le retour du Maroc à l'Union africaine en 2017 : présence diplomatique active dans la quasi-totalité des pays subsahariens, banques marocaines (Attijariwafa, BMCE) leaders dans l'espace UEMOA-CEMAC, accord de défense récent avec plusieurs États ouest-africains.

Le Maroc n'a pas vocation à remplacer la France au Sahel — sa logique est différente. Là où la France s'imposait comme métropole, le Maroc se propose comme pivot. La nuance change tout dans la perception qu'en ont les capitales africaines. Aucun pays sahélien n'a manifesté d'hostilité à l'égard du Royaume. Aucune manifestation populaire anti-marocaine n'a été enregistrée. Le Maroc est, paradoxalement, la seule puissance africaine non-membre de la CEDEAO à entretenir des relations cordiales simultanées avec les pays AES et avec leurs voisins côtiers.

Mais la stratégie marocaine n'est pas sans interrogations. Le projet présente des risques opérationnels et financiers élevés que les projections officielles minimisent systématiquement. Le cabinet North Africa Risk Consulting a modélisé les flux de revenus attendus en croisant la capacité du pipeline, les volumes absorbés par les pays de transit pour leur propre consommation, et la demande européenne projetée. Sa conclusion, publiée en 2025 et confirmée en 2026, est sans appel : le retour sur investissement du projet est estimé à 288 ans dans le scénario le plus favorable.

L'analyse de ce cabinet — basé à Casablanca et donc difficilement suspect de partialité — souligne deux fragilités. D'abord la concurrence du gaz naturel liquéfié, devenu format dominant des échanges mondiaux depuis la rupture entre l'Europe et la Russie en 2022. Ensuite, l'instabilité sécuritaire le long du tracé : groupes armés au Mauritanien-Sénégalais, narcotrafic en Guinée-Bissau, insurrection terroriste qui descend du Sahel vers les pays côtiers. Wumi Iledare, professeur émérite d'économie pétrolière et l'une des références académiques du secteur en Afrique de l'Ouest, souligne que le projet présente des risques opérationnels et financiers élevés que les projections officielles minimisent systématiquement. Il cite notamment l'instabilité sécuritaire dans plusieurs pays du tracé.

Reste qu'au-delà des paramètres économiques, le gazoduc joue un rôle politique majeur. Il offre au Maroc une ancre africaine de long terme, oppose la doctrine Mohammed VI à la doctrine alger-russe (le projet concurrent transsaharien Algérie-Nigeria, classé en catégorie B par la NNPC, soit projet de moyen terme), et inscrit l'Afrique de l'Ouest dans un partenariat sud-sud structurant.

Trois méthodes, une même question

Les trois acteurs examinés — Turquie, Émirats, Maroc — partagent une caractéristique : ils ne sont pas occidentaux. Mais leurs méthodes diffèrent.

La Turquie offre une technologie militaire performante sans conditionnalité politique. Elle gagne en influence mais cautionne, par sa neutralité affichée sur les questions des droits humains, des pratiques qui interrogent.

Les Émirats déploient une diplomatie de réseaux qui mêle ports, mines, finances et appuis militaires. Leur efficacité est indéniable. Leur instrumentalisation des conflits — Soudan en tête — l'est tout autant.

Le Maroc construit une diplomatie d'infrastructure de long terme. Sa lenteur peut être interprétée comme une faiblesse, ou comme une vertu : les pipelines n'ont pas vocation à être démantelés au lendemain d'un coup d'État.

La question qui traverse ces trois cas est unique : les pays africains gagnent-ils en souveraineté, ou échangent-ils simplement leurs dépendances ? La réponse est probablement la suivante : ils gagnent en souveraineté à condition qu'ils diversifient leurs partenariats, qu'ils négocient âprement les termes, et qu'ils refusent toute exclusivité. La doctrine de non-alignement, longtemps théorique, devient méthode pratique.

Le deuxième volet de cette enquête, à paraître la semaine prochaine, examinera trois autres acteurs structurants : la Russie, dont l'empreinte sécuritaire au Sahel est désormais centrale ; la Chine, dont la stratégie de long terme se réorganise après deux décennies d'investissements massifs ; et l'Égypte, dont le rôle reste sous-estimé mais qui s'impose progressivement comme acteur africain de premier plan, notamment dans la Corne et en Afrique centrale.

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