Dépêches
Moscou, la Douma et l’avenir de l’Afrique : quand l’industrialisation s’invite au cœur de la géopolitique
Le 16 septembre 2025, une séance de travail de haut niveau s’est tenue à Moscou entre le Dr. Ahoua Don Mello, candidat à la présidentielle ivoirienne,...
AkondaNews6 min de lecture
Partager :

Le 16 septembre 2025, une séance de travail de haut niveau s’est tenue à Moscou entre le Dr. Ahoua Don Mello, candidat à la présidentielle ivoirienne, et un groupe d’experts de la Douma, la chambre basse du Parlement russe. Au centre des discussions : les rapports Russie-Afrique et la voie d’une industrialisation durable du continent.
Au-delà de la simple rencontre protocolaire, cet événement porte une forte charge symbolique et stratégique. Il s’inscrit dans un moment charnière pour l’Afrique, la Côte d’Ivoire et l’équilibre mondial. L’analyse de cette rencontre permet de comprendre trois dynamiques essentielles : la quête d’industrialisation africaine, les repositionnements géopolitiques en cours et l’impact potentiel pour la Côte d’Ivoire. I. La Côte d’Ivoire en quête d’un modèle industriel La Côte d’Ivoire, première puissance économique d’Afrique de l’Ouest francophone, fait face à un dilemme structurel : comment transformer une économie encore largement dépendante de l’exportation de matières premières en une économie industrielle et intégrée. Depuis des décennies, le pays tire ses revenus du cacao, du café, de l’anacarde et, plus récemment, du pétrole et du gaz. Mais la transformation locale reste marginale. Le modèle d’exportation de matières brutes a montré ses limites : • Les revenus dépendent fortement de la volatilité des cours mondiaux. • La chaîne de valeur reste captée par les industries étrangères. • L’emploi local, notamment pour les jeunes, ne bénéficie pas de cette richesse. Dans ce contexte, l’idée défendue par Ahoua Don Mello à Moscou prend une dimension programmatique : l’industrialisation est la seule voie pour absorber le chômage massif, créer des classes moyennes solides et réduire la dépendance économique extérieure. Cette vision résonne particulièrement dans une Côte d’Ivoire où plus de 60 % de la population a moins de 25 ans. Les attentes sociales y sont immenses et les fractures économiques profondes. Un partenariat stratégique autour de l’industrialisation pourrait donc constituer une réponse structurelle à ces défis. II. L’Afrique et la bataille mondiale pour l’industrialisation Au-delà du cas ivoirien, l’industrialisation de l’Afrique est devenue un enjeu continental. L’Union africaine a inscrit cette ambition au cœur de son Agenda 2063, avec des objectifs de transformation structurelle et de développement industriel durable. Mais la réalité reste contrastée : • L’Afrique ne représente encore que 3 % de la production industrielle mondiale. • Plus de 80 % des exportations africaines sont des produits bruts. • La dépendance technologique reste écrasante. Face à cela, de nouveaux partenariats apparaissent. La Chine a largement investi dans les infrastructures et certaines zones industrielles. La Turquie, l’Inde et désormais la Russie cherchent aussi à s’implanter comme acteurs de cette nouvelle dynamique. Dans cette compétition mondiale, la Russie propose une alternative : mettre en avant une coopération politique et industrielle basée sur la réciprocité, en se positionnant comme partenaire stratégique plutôt que comme simple investisseur à visée extractive. La séance de travail à la Douma illustre cette volonté de Moscou de se poser en allié dans un monde multipolaire. III. Une rencontre stratégique au cœur de la Douma La portée symbolique de la réunion à Moscou réside aussi dans le cadre et les interlocuteurs. 1. La Douma – Institution centrale de la légitimité politique russe, elle sert de relais aux grandes orientations stratégiques de la Russie, notamment en matière de politique étrangère. Être reçu par ses experts, c’est inscrire le dialogue dans la continuité de la politique d’État. 2. Les collaborateurs de Vladimir Poutine – Georgy Muradov et Dimitri Savelev, figures influentes de la présidence et de la Commission des Affaires internationales, représentent des voix autorisées de la diplomatie russe. Leur écoute traduit un intérêt réel pour le partenariat africain. 3. Alexander Babakov – Vice-président de la Douma et leader du parti Russie Juste, il incarne l’ouverture politique russe au-delà du seul cercle du parti présidentiel. Le dialogue avec lui révèle une volonté de tisser des alliances transpartisanes autour de la question africaine. Ainsi, cette rencontre dépasse le simple cadre d’un candidat ivoirien en campagne. Elle met en lumière la place que prend l’Afrique dans les équilibres stratégiques russes et l’importance de la Côte d’Ivoire dans cette dynamique. IV. Les retombées pour la Côte d’Ivoire Pour la Côte d’Ivoire, plusieurs perspectives émergent de cette rencontre : • Accès à une expertise technique : la Russie dispose d’un savoir-faire reconnu dans l’énergie, le nucléaire civil, la métallurgie, les infrastructures lourdes et l’aéronautique. Ces compétences pourraient être mobilisées pour la transformation structurelle ivoirienne. • Diversification des partenariats : jusqu’ici, la Côte d’Ivoire dépend fortement des relations économiques avec l’Europe et, dans une moindre mesure, avec la Chine. Une ouverture vers la Russie renforcerait la marge de manœuvre diplomatique et économique d’Abidjan. • Emploi et jeunesse : en favorisant l’implantation d’industries locales, de nouvelles opportunités de formation et de travail pourraient s’ouvrir aux jeunes, réduisant le chômage structurel. • Souveraineté économique : industrialiser, c’est aussi se libérer d’une dépendance excessive aux fluctuations mondiales des matières premières. En ce sens, la rencontre de Moscou peut être perçue comme une étape vers un repositionnement stratégique de la Côte d’Ivoire dans le concert africain et mondial. V. Une portée continentale L’événement du 16 septembre ne concerne pas seulement la Côte d’Ivoire. Il reflète une tendance plus large : l’Afrique devient un acteur courtisé dans la recomposition mondiale. • Pour l’Europe, il s’agit de préserver une influence historique menacée. • Pour la Chine, de consolider son rôle de premier investisseur et partenaire commercial. • Pour la Russie, d’affirmer sa place dans le Sud global et de contrer l’isolement occidental. Dans ce contexte, chaque pays africain qui parvient à nouer des partenariats équilibrés contribue à redéfinir la place du continent. La rencontre entre Don Mello et les responsables russes à Moscou illustre cette dynamique : l’Afrique n’est plus un simple spectateur mais cherche à devenir un acteur de son destin. VI. Enjeux géopolitiques mondiaux Enfin, la portée de cet événement doit se lire dans la grille de la géopolitique mondiale. 1. Un monde multipolaire : la guerre en Ukraine et les tensions internationales ont accéléré l’émergence de nouveaux blocs. L’Afrique devient un terrain d’expression de ces rivalités, mais aussi un espace où s’affirme la quête de souveraineté. 2. La Russie en quête d’alliés : face aux sanctions occidentales, Moscou intensifie ses liens avec l’Asie, le Moyen-Orient et l’Afrique. Le continent africain offre à la Russie non seulement des débouchés économiques, mais aussi une légitimité politique dans le Sud global. 3. L’Afrique en quête de partenaires : lassée des partenariats déséquilibrés, l’Afrique explore de nouvelles alliances. L’ouverture vers la Russie reflète une volonté de diversification et d’émancipation. La rencontre de Moscou doit donc être interprétée comme un jalon de cette recomposition planétaire : un candidat africain, porteur d’un projet industriel, reçu par le Parlement russe, au moment où l’ordre mondial bascule. La séance de travail du 16 septembre 2025 à la Douma dépasse l’anecdote politique. Elle concentre des enjeux de fond : l’avenir industriel de la Côte d’Ivoire, la quête de souveraineté africaine et la redéfinition des rapports de force mondiaux. Dans cette rencontre, trois messages clés émergent : • L’Afrique ne veut plus être un simple fournisseur de matières premières, mais un continent industriel. • La Côte d’Ivoire peut jouer un rôle moteur dans cette transformation, en s’appuyant sur des partenariats stratégiques diversifiés. • La Russie voit dans ce processus une opportunité de bâtir une alliance politique et économique durable avec le continent. En définitive, Moscou devient le théâtre d’une projection d’avenir : une Afrique qui, au lieu de subir les flux mondiaux, aspire à en être un acteur central. La Rédaction Akondanews.netTags :Dépêches
Commentaires (0)
Articles liés

International
L’Union européenne engage 90 milliards d’euros pour l’Ukraine et renforce la pression sur Moscou

International
Pretoria hausse le ton : l’Afrique du Sud refuse la diplomatie des sommets imposés

Economie
Air Tanzania ouvre la ligne Dar es Salaam–Moscou : un nouveau signal stratégique entre l’Afrique et la Russie

Politique