Iran, Sud global et souveraineté : la puissance militaire suffit-elle à briser la dépendance ?
Par la rédaction d'Akondanews
Il y a, dans la confrontation actuelle autour de l'Iran, une leçon que beaucoup de nations du Sud global observent avec une attention particulière. Elle dépasse Téhéran, Washington, les sanctions, les missiles et le détroit d'Ormuz. Elle touche à une interrogation beaucoup plus ancienne : comment un État protège-t-il réellement sa souveraineté lorsqu'il possède des ressources stratégiques convoitées et évolue dans un ordre international profondément asymétrique ?

Une thèse gagne aujourd'hui du terrain dans une partie du Sud global : l'Iran démontrerait qu'un pays ne protège pas son indépendance en multipliant les concessions aux grandes puissances, mais en développant suffisamment de capacités économiques, institutionnelles, technologiques et militaires pour rendre toute tentative de domination extrêmement coûteuse.
Cette lecture mérite d'être entendue.
Mais elle mérite également d'être interrogée.
Car si la puissance est indispensable à la souveraineté, la souveraineté ne peut pas se réduire à la puissance des armes.
L'histoire a laissé des traces que le Sud n'a pas oubliées
Pendant plusieurs siècles, le commerce international n'a pas toujours été cette rencontre pacifique entre partenaires égaux que décrivent parfois les manuels d'économie.
Pour de nombreux peuples d'Afrique, d'Asie et des Amériques, commerce, expansion militaire et domination politique ont souvent avancé ensemble.
Les puissances coloniales européennes recherchaient des matières premières, des marchés, des ports et des routes commerciales.
L'Empire britannique en constitue l'un des exemples les plus marquants.
Des compagnies commerciales ont précédé ou accompagné l'expansion impériale. Des traités inégaux ont été imposés. Des ports stratégiques ont été contrôlés. Des économies locales ont été restructurées en fonction des besoins industriels des métropoles.
L'Afrique connaît parfaitement cette histoire.
Elle a fourni l'or. Le cacao. Le coton. Le caoutchouc. Le cuivre. Les diamants. L'uranium. Le pétrole.
Et aujourd'hui encore, elle fournit le cobalt, le lithium, le manganèse et plusieurs minerais indispensables aux technologies du XXIe siècle.
Mais une question demeure, génération après génération : qui transforme ces ressources et qui capture l'essentiel de leur valeur ?
Les indépendances ont changé les drapeaux, pas toujours les rapports de force
Les indépendances africaines ont constitué une rupture historique fondamentale.
Mais elles n'ont pas automatiquement supprimé toutes les dépendances.
Les anciennes relations coloniales ont parfois été remplacées par des mécanismes beaucoup plus complexes : dette, technologie, monnaie, contrats miniers, chaînes d'approvisionnement, dépendance militaire, accès aux marchés internationaux ou contrôle des infrastructures stratégiques.
Cela ne signifie pas que chaque investissement occidental constitue une entreprise impériale.
Ce serait intellectuellement trop facile.
Les relations économiques internationales produisent également des emplois, des infrastructures, des technologies et des opportunités.
Mais lorsqu'un État ne possède ni la technologie, ni le financement, ni la transformation industrielle, ni les infrastructures permettant d'exploiter lui-même ses ressources, sa souveraineté juridique peut devenir beaucoup plus importante que sa souveraineté économique réelle.
C'est précisément cette contradiction que le débat autour de l'Iran remet aujourd'hui au premier plan.
L'Iran et la doctrine de la dissuasion
Depuis plusieurs décennies, Téhéran poursuit une stratégie fondée sur une conviction : face à des adversaires militairement beaucoup plus puissants, l'Iran doit développer des moyens capables d'augmenter considérablement le coût d'une attaque.
Missiles. Drones. Défense aérienne. Capacités industrielles nationales. Réseaux militaires régionaux. Infrastructures stratégiques dispersées ou protégées.
Cette doctrine constitue une forme de dissuasion asymétrique.
L'idée n'est pas nécessairement de posséder une armée équivalente à celle des États-Unis.
Elle consiste à rendre une confrontation suffisamment dangereuse et coûteuse pour modifier le calcul de l'adversaire.
C'est cette capacité qui fascine aujourd'hui certains observateurs du Sud global.
Ils y voient une démonstration : un État capable de produire une partie de ses propres technologies militaires dispose d'une marge de manœuvre que ne possède pas un État totalement dépendant de fournisseurs étrangers.
Cette conclusion contient une part de vérité.
Mais elle ne doit pas devenir un nouveau dogme.
Le piège serait de croire que les missiles fabriquent la souveraineté
Une nation peut posséder des milliers de drones et rester économiquement fragile.
Elle peut construire des missiles tout en connaissant une inflation élevée.
Elle peut disposer d'une armée puissante tout en ayant besoin de technologies étrangères pour ses industries civiles.
Elle peut résister militairement tout en voyant une partie de sa population supporter un coût économique considérable.
Autrement dit : la dissuasion peut protéger un État contre certaines formes d'agression. Elle ne suffit pas à construire une société prospère.
Et c'est ici que le Sud global doit éviter une erreur stratégique.
La leçon à tirer de l'Iran ne devrait pas être simplement : construisons davantage de missiles.
Elle devrait être beaucoup plus ambitieuse : construisons des États suffisamment solides pour maîtriser leurs ressources, produire une partie de leurs besoins essentiels, développer leurs technologies et défendre leurs décisions souveraines.
Les missiles ne seraient alors qu'un élément d'une architecture beaucoup plus vaste.
Pour l'Afrique, la véritable dissuasion doit être économique
Imaginons une autre forme de puissance africaine.
Un continent capable de raffiner une grande partie de son pétrole. De transformer son cacao. De raffiner son or. De produire ses engrais. De fabriquer certains médicaments essentiels. De transformer son cobalt en composants industriels. De disposer de capacités souveraines dans le numérique. De produire davantage d'équipements militaires. De développer des infrastructures énergétiques interconnectées. De financer une partie beaucoup plus importante de son propre développement.
Cette Afrique-là disposerait d'une arme de dissuasion considérablement plus puissante qu'un simple arsenal : elle deviendrait difficile à contourner.
Le Ghana commence à poser la question avec son or
Lorsque le Ghana décide qu'une partie du doré doit désormais être raffinée localement avant exportation, le sujet dépasse largement la métallurgie.
Accra pose une question de souveraineté : pourquoi exporter systématiquement la matière première et laisser d'autres économies capter la valeur créée par sa transformation ?
La même question concerne la Côte d'Ivoire avec le cacao. La Guinée avec la bauxite. La RDC avec le cobalt. La Zambie avec le cuivre. Le Niger avec l'uranium. Le Mozambique avec le gaz. Le Zimbabwe avec le lithium.
Ce sont peut-être là les véritables « missiles économiques » dont l'Afrique a besoin : des chaînes de valeur qu'elle maîtrise suffisamment pour que le reste du monde ait intérêt à négocier avec elle plutôt qu'à simplement extraire chez elle.
Le FMI n'est ni un sauveur ni l'unique responsable
Le texte qui inspire cette chronique attaque également frontalement les programmes d'austérité du Fonds monétaire international.
Là encore, le débat mérite davantage de profondeur.
Les programmes du FMI ont effectivement suscité de nombreuses controverses en Afrique, notamment lorsque les ajustements budgétaires ont pesé sur les dépenses sociales ou lorsque les réformes ont été perçues comme imposées de l'extérieur.
Mais attribuer toutes les difficultés économiques africaines au FMI serait également une manière d'éviter nos propres responsabilités.
Corruption. Mauvaise gouvernance. Détournement des ressources publiques. Faiblesse des administrations fiscales. Projets pharaoniques sans rentabilité économique. Endettement irresponsable. Fuite des capitaux. Absence de politiques industrielles cohérentes.
Ces problèmes ne sont pas toujours imposés depuis Washington, Paris ou Londres.
Certains sont produits à Abidjan, Abuja, Kinshasa, Accra, Nairobi ou ailleurs sur le continent.
La souveraineté implique donc aussi une responsabilité.
On ne peut pas réclamer le droit de décider soi-même et refuser simultanément d'assumer les conséquences de ses propres décisions.
Remplacer Washington par Pékin ou Moscou ne serait pas une libération
C'est probablement l'une des leçons les plus importantes.
La critique de la domination occidentale ne doit pas conduire l'Afrique à considérer automatiquement toute puissance non occidentale comme désintéressée.
Les États n'ont pas d'amitiés permanentes. Ils ont des intérêts.
Washington défend les siens. Pékin défend les siens. Moscou défend les siens. Ankara défend les siens. Les monarchies du Golfe défendent les leurs.
Et l'Afrique devrait enfin apprendre à défendre les siens avec la même détermination.
La multipolarité constitue une opportunité extraordinaire pour le continent, à condition qu'elle permette de mettre les partenaires en concurrence, de diversifier les alliances et de négocier de meilleures conditions.
Elle deviendrait en revanche un piège si elle consistait simplement à remplacer une dépendance par une autre.
La souveraineté ne consiste pas à choisir un nouveau maître. Elle consiste à ne plus avoir besoin d'un maître.
Thomas Sankara avait compris une partie de l'équation
Cette réflexion rappelle inévitablement les discours de Thomas Sankara sur la dette, la production nationale et l'autonomie.
Sankara ne concevait pas la souveraineté uniquement comme une proclamation politique.
Elle devait se traduire dans la production. Dans l'agriculture. Dans la consommation. Dans la gestion de l'État. Dans la dignité nationale.
Son message pourrait être résumé ainsi : un peuple qui dépend entièrement des autres pour satisfaire ses besoins fondamentaux reste vulnérable, même lorsqu'il possède son drapeau et son hymne.
Cette idée reste d'une actualité remarquable.
Mais le monde de 2026 exige d'aller encore plus loin.
Aujourd'hui, l'indépendance se joue également dans les semi-conducteurs, les données, les satellites, l'intelligence artificielle, les réseaux électriques, les infrastructures numériques, les chaînes logistiques et les systèmes financiers.
La souveraineté moderne est technologique.
La véritable révolution serait institutionnelle
Le texte initial insiste sur la nécessité de construire des « structures étatiques puissantes ».
C'est probablement son intuition la plus importante.
Car derrière chaque puissance durable se trouvent des institutions. Des ingénieurs. Des chercheurs. Des universités. Des administrations. Des entreprises. Des banques. Des infrastructures. Une fiscalité efficace. Une justice crédible. Une armée professionnelle. Une diplomatie compétente. Une capacité de planification.
Sans cela, la souveraineté devient un discours.
Avec cela, elle devient une puissance.
Et c'est peut-être précisément ici que l'Afrique doit déplacer le débat.
La question n'est plus simplement : « Comment résister à l'Occident ? »
Elle devrait devenir : « Comment devenir suffisamment puissant pour négocier d'égal à égal avec l'Occident, l'Orient et tous les autres ? »
Qu'est-ce que cela change pour l'Afrique ?
L'Iran adresse peut-être effectivement un message au Sud global.
Mais ce message est plus complexe que l'idée selon laquelle quelques milliers de missiles permettraient de résoudre la question de la souveraineté.
La véritable leçon pourrait être celle de la capacité nationale.
Capacité de produire. Capacité de transformer. Capacité de financer. Capacité de négocier. Capacité de nourrir. Capacité d'innover. Capacité de défendre. Et, surtout, capacité de décider.
L'Afrique possède déjà une grande partie des ressources dont le monde aura besoin au XXIe siècle.
Son problème historique n'est donc pas seulement la richesse.
C'est la maîtrise de cette richesse.
Le continent n'a pas besoin de devenir anti-occidental pour devenir souverain. Il n'a pas davantage besoin de devenir pro-russe, pro-chinois ou pro-iranien. Il doit devenir pro-africain.
Cela signifie coopérer avec tous lorsque les intérêts convergent. Refuser lorsque les conditions deviennent prédatrices. Diversifier les partenaires. Transformer davantage sur place. Construire des institutions solides. Investir dans la science et la technologie. Et disposer des moyens nécessaires pour protéger les décisions prises souverainement.
Car la plus grande victoire contre toute forme d'impérialisme ne consiste peut-être pas à affronter éternellement une puissance étrangère.
Elle consiste à construire une Afrique suffisamment forte pour qu'aucune puissance étrangère ne puisse plus décider à sa place.
Et c'est peut-être là que se trouve la véritable question posée au Sud global :
voulons-nous seulement changer ceux qui exercent la puissance sur nous, ou sommes-nous enfin prêts à construire notre propre puissance ?
Akondanews — Chronique | Géopolitique | Souveraineté | Afrique & Sud global
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