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Côte d’Ivoire : Polémique autour des propos du ministre Amadou Coulibaly sur la détention de mineurs à Agboville

Par la Rédaction La récente déclaration du ministre de la Communication et porte-parole du Gouvernement, Amadou Coulibaly, continue de susciter une o...
AkondaNews5 min de lecture
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Côte d’Ivoire : Polémique autour des propos du ministre Amadou Coulibaly sur la détention de mineurs à Agboville

Par la Rédaction

La récente déclaration du ministre de la Communication et porte-parole du Gouvernement, Amadou Coulibaly, continue de susciter une onde de choc dans l’opinion publique ivoirienne. Interpelé sur la détention de quatre enfants âgés de 11 à 14 ans à Agboville, arrêtés lors de récentes manifestations, le ministre a affirmé :

« Ces mineurs se sont certainement retrouvés dans cet environnement carcéral parce qu’ils ont été impliqués d’une façon ou d’une autre dans les violences et manifestations qui ont eu cours. Ce n’est pas parce que vous êtes mineurs que vous pouvez bénéficier d’un passe-droit pour violer les lois de votre pays. Donc, ils subiront la rigueur de la loi comme tous les autres. »

Des propos lourds de conséquences, au cœur d’un débat fondamental : la place de l’enfant dans le système judiciaire ivoirien et les limites de la répression étatique dans un contexte de tensions sociopolitiques.

Entre responsabilité politique et impératif juridique

Si le gouvernement met en avant la nécessité de maintenir l’ordre public, un rappel s’impose : les enfants de moins de 14 ans sont pénalement irresponsables en Côte d’Ivoire. Le droit ivoirien lui-même, à travers le Code pénal, le Code de procédure pénale et les textes relatifs à la protection de l’enfance, exclut toute assimilation des mineurs à des adultes. Même pour les mineurs en conflit avec la loi, la justice privilégie l’encadrement éducatif, la prise en charge sociale et les mesures alternatives à la détention.

La Constitution ivoirienne protège explicitement les enfants contre les traitements dégradants, les violences et la détention arbitraire. En outre, le pays est signataire de plusieurs instruments juridiques internationaux : la Convention relative aux droits de l’enfant (1989), la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant, ou encore les Règles de Beijingdes Nations Unies. Tous ces textes consacrent la primauté de la réinsertion, de l’éducation et de la protection.

Face à ces engagements, l’incarcération de mineurs de 11 à 14 ans pose de sérieuses questions de conformité juridique.

Une rupture avec les pratiques antérieures de l’État ivoirien

Cette affaire marque une fracture dans l’histoire de la politique nationale relative à la jeunesse. À aucun moment, sous les présidences de Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié ou Laurent Gbagbo, des enfants n’ont été emprisonnés pour participation présumée à des manifestations. Même sous le régime de transition du général Robert Guéï, aucun enfant n’a été placé en détention dans un contexte similaire.

Le contraste apparaît d’autant plus flagrant lorsqu’on compare cette situation au traitement réservé, il y a quelques années, aux jeunes qualifiés de “microbes”, souvent impliqués dans des actes d'une violence bien plus grave. À cette époque, le gouvernement avait opté pour une approche humaniste, les désignant comme “enfants en conflit avec la loi”, investissant dans leur rééducation, leur prise en charge sociale et leur réinsertion. Une orientation saluée par les organisations internationales.

Comment expliquer, dès lors, que des enfants d’Agboville, dont les actes présumés relèvent de simples troubles à l’ordre public, soient aujourd’hui enfermés dans un milieu carcéral ?

La question morale : peut-on emprisonner un enfant ?

Au-delà du droit, l’affaire soulève un débat éthique et sociétal. Les spécialistes de la protection de l’enfance sont unanimes : la prison n’est pas un espace de rééducation, mais un lieu de rupture, susceptible d’entraîner traumatismes, stigmatisation sociale et marginalisation durable.

La Côte d’Ivoire dispose de structures adaptées, telles que le Centre d’Observation des Mineurs d’Abidjan, conçues pour recevoir les enfants en conflit avec la loi dans un cadre éducatif et non répressif. L’incarcération dans une prison classique apparaît donc non seulement disproportionnée, mais également contraire aux solutions institutionnelles existantes.

Des incohérences qui interpellent : entre sévérité sélective et impunité ailleurs

L’émotion grandit d’autant plus que cette fermeté soudaine contraste avec la situation dramatique du village de Nahio, où plusieurs personnes ont été tuées ou brûlées vives lors de violences communautaires. Malgré l’identification aisée des auteurs présumés, aucune arrestation significative n’a été opérée.
Pour de nombreux observateurs, cette différence de traitement laisse planer le doute sur une application à géométrie variable de la rigueur judiciaire, fonction d’intérêts politiques ou circonstanciels.

Ce déséquilibre perçu dans l’action de l’État fragilise la confiance des citoyens dans les institutions et nourrit un sentiment d’injustice au sein de la population.

Quelle voie pour sortir de la crise ?

Au regard de l’enjeu, plusieurs voix issues de la société civile, du monde juridique et des organisations de défense des droits humains appellent à :

  • la libération immédiate des quatre mineurs,

  • l’ouverture d’un débat national sur la gestion des manifestations impliquant la jeunesse,

  • le renforcement des politiques éducatives et citoyennes,

  • une cohérence dans l’application de la loi, qu’il s’agisse de manifestants mineurs ou de violences communautaires meurtrières.

Gouverner avec fermeté n’exclut ni discernement ni humanité. La protection de l’enfance reste un pilier fondamental de toute démocratie moderne, et un indicateur fort de la maturité d’un État.

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