Tout ce que vous vouliez savoir sur les intentions de Poutine en Ukraine, que vous n’avez jamais osé demander

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Russian President Vladimir Putin (L) and his French counterpart Jacques Chirac give a joint press conference at the Elysee Palace in Paris, 22 September 2006, before a working meeting. French President Jacques Chirac was due Saturday to host his Russian counterpart Vladimir Putin and German Chancellor Angela Merkel for a mini-summit focused on Iran and the Middle East as well as recent developments in the European aerospace and energy sectors. / AFP PHOTO / OLIVIER LABAN-MATTEI

Vladimir Poutine, Président de la Russie

Dans une guerre, comprendre les motivations de son adversaire est essentiel. Le diaboliser est la meilleure façon de perdre…

Diaboliser au lieu d’analyser

Lorsqu’on fait une guerre, deux choses sont importantes. L’une consiste à se mettre dans la tête de son adversaire : se demander comment il pense, ce qu’il veut, ce à quoi il est sensible ou insensible, là où il semble faible ou fort, ceci afin de l’intimider, l’affaiblir, le tromper ou le manoeuvrer, et finalement le battre, ou pour trouver avec lui des points d’accords possibles. L’autre consiste à préparer la guerre. Or on constate que dans le cas ukrainien, l’occident ne fait ni l’un ni l’autre : il s’évertue à diaboliser l’adversaire, ce qui est la meilleure façon de ne pas le connaître, ni de le comprendre, alors que lui nous observe et nous connaît. Par ailleurs, nous semblons découvrir cette guerre, qui nous est brutalement « tombée dessus » le 24 Février, alors que notre adversaire s’y prépare minutieusement depuis 8 ans (1).

Une chose frappe depuis le début de ce conflit : le traitement accordé à Poutine dans les médias, renforcé, très rapidement, par les images des réfugiés, et imposé ainsi aux français, pour en faire une « histoire » simple à suivre et à raconter, conformément aux principe bien connus du « storytelling » (2). Boucher, fou psychopathe et mégalomane, menteur et tricheur sans vergogne, nouveau Staline, rien n’a manqué. Le choix, dès le début, d’une approche moralisante des choses (3) a polarisé les opinions. Ceci a été poursuivi par une diabolisation systématique, dont le principe de la « punition » a été la règle.

Ainsi, les sanctions n’ont pas tant cherché, apparemment, à nous faire gagner, ou même à trouver une issue acceptable à l’affaire, qu’à agir conformément à l’idée (que nous semblons surtout vouloir nous imposer à nous-mêmes) comme quoi nous faisons « ce qui est juste »… même si c’est inefficace, et pire encore, même si c’est absolument contraire à nos intérêts (4).

De même, cette approche est renforcée par notre attitude spécifique par rapport aux personnes : on ne définit pas des sanctions pour prendre une position ou un ascendant dans la guerre, mais pour « punir Poutine », ou ses amis ou ses proches, ou des russes, ou la Russie en général, comme le démontre l’ostracisme nouveau vis-à-vis de russes venus du monde des arts, du sport ou d’ailleurs, qui ne sont en rien responsables de cette guerre, ou à l’extrême, la vélléité supérieurement imbécile de débaptiser des collèges Dostoïevski ou Soljenitsyne ! Le plus étonnant dans cette affaire n’est pas que l’on fasse prendre à l’opinion « des vessies pour des lanternes », ceci est conforme à la nature des choses, « de bonne guerre », si l’on peut dire. Non, le plus étonnant est que nos gouvernements donnent l’impression de s’y laisser prendre eux-mêmes, comme si les « empoisonneurs » étaient les premiers consommateurs de leur poison…

Dans la tête de Vladimir Poutine

Pour nous, qui sommes plutôt des adeptes de Mithridate (5), n’allons pas dans ce sens, et tentons de nous introduire « dans la tête de Vladimir » pour comprendre ses motivations.

Tout d’abord, Poutine pense à l’Ukraine depuis qu’il est au pouvoir. En bon géopoliticien, il sait qu’il s’agit, pour la Russie, d’un « ventre mou », d’un point faible par lequel des ennemis pourraient l’attaquer ou le déstabiliser (6). Il a évidemment lu ligne à ligne « Le grand échiquier » (7). Il sait que les américains profiteront, autant qu’ils le pourront, de cette faiblesse (8).

Il l’a constaté depuis la guerre contre la Serbie, en 1998/1999, qu’il a interprétée comme un premier épisode de l’opération de « containment » proposée par le stratège américain (9), puis lors du 5ème élargissement de l’UE (10), en Avril 2003, puis lors du sommet de l’OTAN de Bucarest, en Avril 2008, qui consacre les vélléités américaines d’inviter à l’entrée l’Ukraine et la Géorgie, les deux derniers « glacis protecteurs » de la Russie (11). Quelques mois plus tard, inévitablement, commence la provocation géorgienne, avec l’attaque de Saakashvili sur l’Ossétie du Sud, en août 2008, provocation à laquelle il répond, mais où, sans doute étonnée par la vivacité de sa réaction, l’OTAN ne s’engage pas (12).

Ensuite, et très logiquement, il voit se développer, en février 2014, la Révolution du Maïdan. Avec l’appui parfaitement explicite des USA, il voit exploser, le lendemain même de sa signature, l’accord obtenu le 20 Février avec les émeutiers sous l’égide de l’Allemagne, de la Pologne et de la France. Il assiste à la destitution de Ianoukovitch et à la prise de pouvoir des manifestants (13). Les USA ayant financé cette affaire de bout en bout, formé et armé les chefs des manifestants, imposent au gouvernement de transition, par le biais de Victoria Nuland (14), à la fois la présence des ukro-nazis ennemis mortels des russes, dont le Ministre de la Défense (15) et la suppression du russe comme langue officielle. Deux décisions qui marquent clairement la volonté délibérée de « dérussification » du pays, deux déclarations de guerre.

Prudent, et pas certain de pouvoir faire face à une guerre directe contre l’OTAN sur le sol ukrainien, Poutine répond d’une part en appuyant la formation d’un « abcès de fixation » dans le Donbass, qui lui permettra de gagner du temps, et parallèlement en « subtilisant » la Crimée (16). Là aussi, l’OTAN n’ose pas déclencher la guerre et ne répond pas, mis à part les sanctions.

A partir de là, Poutine sait que la guerre ouverte, tôt ou tard, est inévitable. Il appuie ou fomente les Accords de Minsk, pour lesquels il constate que les Occidentaux (naturellement, pourrait-on dire…) ne donnent aucun suivi. Il tente, par trois fois, d’obtenir de l’ONU qu’elle interdise la glorification du nazisme (17), ou qu’elle s’intéresse aux martyrs du Donbass, bombardés sans relâche pendant 8 ans dans l’indifférence générale. Il tente de faire passer, à la place du Président anti-russe Porochenko, un russophone apparemment russophile, Zelensky, qui ne répond pas à ses espoirs (18). Tout cela sans succès. Que fait-il pendant ce temps ? Il se prépare, économiquement et militairement (19).

En 2022, il est prêt.

Face à l’Otanisation progressive de l’Ukraine

Entretemps, il aura pu constater l’emprise américaine et « l’Otanisation » progressive de l’Ukraine :

  • la formation, très sérieuse, à partir de 2014, des milices ukronazies supposées répondre à deux objectifs : d’une part, renforcer les cadres d’une armée ukrainienne qui a montré, en 2014 et 2015, son incapacité à combattre et son peu d’appétence pour reprendre le Donbass (désertions, suicides, alcool, etc…) (20), un échec entraînant les accords de Minsk 1 et 2 (21), d’autre part, solidifier le « contrôle social » de populations qui pourraient être tentées de trop résister à la « dérussification ».
  • la préparation, à travers le partenariat Ukraine-OTAN (22), d’une future entrée du pays d’abord dans l’UE, puis dans l’OTAN. Ceci se matérialise à travers la formation des soldats, dans les bases otaniennes en territoire ukrainien, comme par exemple celle de Yavoriv (23), qui préparait, sous égide américaine, anglaise et canadienne, les « brigades internationales » supposées être intégrées ensuite (et jusqu’à aujourd’hui) à l’armée ukrainienne (24).
  • les programmes de guerre bactériologique, récemment dévoilés par l’armée russe. 30 laboratoires, soit une partie importante des quelques 260 que possèdent les américains dans le monde, et dans lesquels Hunter, le fils de Joe Biden, a été particulièrement impliqué (25).
  • d’une façon plus générale, le gigantisme des sommes déversées par les américains, d’abord pour fomenter la Révolution (5,5 Milliards de USD), ensuite pour former et armer les ukrainiens jusqu’à présent (près de 5 Milliards de USD), montrant ainsi l’importance à la fois stratégique, et aussi commerciale, que ce pays revêt pour eux (26).
  • Et pour finir, la demande (téléguidée !) de Zelensky, en avril 2021, de se doter de l’arme nucléaire… (27).

Poutine a vu tout cela, il l’a suivi au jour le jour. Malgré tout, il a temporisé. En effet, il pense probablement, comme tout bon stratège, et conformément à Sun Tsu, que la meilleure victoire est celle de la bataille qu’on n’a pas à livrer. Pour cette raison, et malgré le fait que Zelensky ait signé, en 2021, le décret ordonnant aux troupes ukrainiennes de reprendre le Donbass par la force (28), il a cherché à donner une dernière chance à la négociation, lors de la visite d’Emmanuel Macron, le 9 février. Après l’échec de celle-ci (29), et alerté par l’augmentation très importante, à partir du 15 février, des bombardements vers le Donbass, prélude à l’attaque des forces ukrainiennes, il se résoud, le 24 février, à lancer son offensive, à la fois par le nord et le sud, afin de prendre cette armée, d’environ 250.000 soldats, à revers.

Au vu des éléments ci-dessus, la vision de l’historique du conflit, qu’on peut supposer être celle de Poutine, semble assez claire. Par rapport à cela, quels peuvent être ses buts de guerre ?

Quels buts de guerre pour Poutine ?

Observons d’abord qu’il semble à la fois audacieux et prudent : en Géorgie, dès 2008, alors qu’il était encore très faible, il a pris le risque d’intervenir, alors que l’OTAN aurait pu en faire un casus belli pour aller lui « casser la figure » (30). Heureusement pour lui, elle ne l’a pas fait. En Ukraine, alors qu’il voit la vague grossir depuis 8 ans, et même depuis 22 ans, il n’est intervenu le 24 février que parce qu’il ne pouvait plus l’éviter. On peut penser que, pour lui, la Géorgie était vue par la communauté internationale comme un « petit théâtre » qui ne justifiait pas à leurs yeux une crise internationale. En comparaison, l’Ukraine est toute autre. C’est un très gros morceau.

S’il est vital pour lui de conjurer cette menace (31), comme il l’a maintes fois expliqué, il ne peut pas non plus y consumer toutes ses forces, au risque de ne pas pouvoir répondre militairement à une attaque conventionnelle de l’OTAN, sur le territoire ukrainien ou même sur son propre territoire. Il n’aurait plus, dans un tel cas, que la menace nucléaire pour se sortir du piège. Par ailleurs, il sait qu’il n’aura pas non plus les moyens d’administrer l’Ukraine, ce grand pays, et moins encore contre la volonté globale des Ukrainiens. Ceci lui dicte le « calibre » et les principes de son intervention.

D’abord, s’il veut, en réponse à la stratégie américaine continue, « rerussifier » l’Ukraine, et aussi pour « tenir », demain, le pays, sans avoir besoin de l’administrer directement, il doit, dans toute la mesure du possible, ménager la population. La dernière des choses qu’il devrait faire serait de se la mettre durablement à dos. C’est toute la difficulté de l’affaire. Pour cette raison, la première phase de cette intervention est, contrairement à ce que disent les médias occidentaux et ce que montrent abondamment les images (et dans un contexte où toute guerre est forcément choquante), relativement « légère » :

  • Il semble que le « corps expéditionnaire » russe, face aux 250.000 soldats ukrainiens (32) comporte moins de 150.000 hommes. La Russie compense la différence d’une part par le fait qu’elle a détruit, dès les premiers jours, les infrastructures militaires du pays, les armes, les avions, les aéroports, et les nœuds de transmission, et qu’elle a donc le monopole du ciel et de la manœuvre, lui permettant d’aller beaucoup plus vite que son adversaire, d’autre part par le fait qu’alors que le commandement ukrainien attendait une réponse à sa propre attaque dans le Donbass, les russes les ont pris à revers, et les tiennent maintenant enfermés dans un poche face à la ligne de contact, une position dont ils auront du mal à se dépêtrer.
  • Par rapport aux guerres « classiques », les bombardements russes sont très faibles. Il est intéressant de remarquer, par exemple, que les américains, lors de la première guerre d’Irak, ont tiré plus d’obus en 24 heures que les russes en un mois (33). Ceci évidemment ne justifie rien, mais permet de comprendre la stratégie russe : concentrer, autant que possible, les tirs sur les objectifs militaires, et pas sur les civils.
  • Ceci explique également la demande systématique, presque obsessionnelle, des Russes pour ouvrir des couloirs humanitaires. D’une part, ils ont besoin, pour des raisons locales plus qu’internationales, qu’on leur impute le moins possible la mort des civils. D’autre part, ces couloirs ont aussi un but psychologique : permettre de faciliter la désertion des soldats ennemis (34).
  • Cela explique aussi leur demande permanente de négociation, qu’on a du mal à coupler, si l’on ne perçoit pas les objectifs de guerre, avec l’action militaire (35).
  • Pour la même raison, et on comprend ainsi l’acharnement à très bien soigner le « nettoyage » de l’usine de Marioupol où ils sont cachés, il est très important de « liquider », puis de faire condamner de la façon la plus voyante les ukronazis. Il faut montrer à la population, à la fois, qui sont les vainqueurs, et qui sont les responsables de leurs souffrances passées (36).
  • De même, on remarque que dès qu’ils sont maîtres d’un territoire, ils mettent en place immédiatement une administration provisoire : police, transports, alimentation, circulation du rouble, etc… Il s’agit en effet de tenter d’effacer au plus vite les stigmates de la guerre.
  • Enfin, et il est incroyable qu’on ne le dise pas, il est impossible de comprendre autrement pourquoi Poutine ne s’est pas servi de sa meilleure arme, le gaz. En effet, il lui suffisait, pour gagner cette guerre, de couper le gaz au pays. La température extérieure y étant parfois de -15°c, il l’aurait emporté en 7 jours. Or aujourd’hui, sur 15 millions de foyers raccordés au gaz russe, seuls 300.000 manquent du précieux combustible. Pourquoi avoir imposé tant d’efforts et de souffrances à ses soldats, alors qu’il était si facile de l’éviter ? Parce que, dans ce cas, très rapidement, comme au temps de l’Holodomor, des dizaines de milliers de personnes seraient peut-être mortes de froid. Pour le coup, l’opinion locale aurait assimilé Poutine à Staline et l’aurait haï pour toujours. Compte tenu de ses objectifs, il ne pouvait pas prendre ce risque. Il a préféré, comme il l’a dit lui-même, une opération qui malgré les bombardements, les combats, les destructions et les réfugiés, sera beaucoup moins coûteuse en vies humaines. Car c’est bien cela son objectif (37).

Les risques calculés de Poutine

Pour résumer le tout, Poutine a pris ce gros risque pour des raisons géopolitiques existentielles. Après 8 ans de préparation, il a pensé qu’il pouvait le faire parce qu’il s’est adossé à quatre solides points d’ancrage :

  • sa position, qu’il juge inexpugnable, sur les matières premières (gaz, pétrole, charbon, métaux, produits chimiques, blé), une position que les occidentaux eux-mêmes lui ont accordée, telle qu’on ne pourra pas se passer de lui. A un moment, les sanctions s’arrêteront, non pas parce qu’il sera étranglé, mais parce que nous le serons.
  • sa capacité d’autosuffisance. Il s’est servi des sanctions anciennes pour la construire. Nous ne représentons, pour lui, que 50% de ses échanges. Pour ce qui lui manque, il sait bien qu’il pourra compter sur le reste du monde, avec lequel il a patiemment cultivé ses relations, et qui n’a pas envie, comme nous, de se suicider pour les américains. On peut compter dans ce domaine ses énormes réserves d’or.
  • sa puissance nucléaire. Avec l’arme hypersonique, il peut faire face, en dernier ressort, à n’importe qui. S’il ne répond pas à la provocation militaire européenne (38), ni à la provocation médiatique (qui semble se dessiner, à travers la mise en scène des charniers, pour pousser à une intervention internationale), il pense que le risque d’escalade restera circonscrit.
  • enfin, son avantage sur le terrain, malgré le faible nombre de ses forces. C’est le point le plus crucial. Tout se jouera dans la bataille qui a commencé devant le Donbass. S’il la gagne, il n’y aura plus d’armée ukrainienne. Dans ce cas, Zelensky, pense-t-il, devra venir à Canossa, et le reste du monde aussi. Et dans la négociation, Poutine récupèrera pour la Russie la partie est et sud du pays, avec le Donbass, la mer d’Azov et Marioupol (39), et peut-être Odessa. Et la partie ouest sera alors dépecée entre la Hongrie, la Pologne et la Roumaine, qui n’attendent que ca. Il ne restera rien de l’Ukraine.

Nous avons choisi une politique de la posture, de l’image et du discours, alors que Poutine a choisi une politique de l’action. Pour le moment, il « déroule ». Face à cela, à part nous faire mal à nous-mêmes, répéter « Poutine, c’est Staline ! », et rentrer toujours plus, à notre corps défendant, dans ses plans, en attendant qu’il nous impose demain sa solution, quelle est notre vision, quelle est notre stratégie ?

Par courrier-strateges,15 avril 2022

akondanews.net

 

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