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La question de l’organisation d’un dialogue intercongolais revient avec insistance dans le débat politique national, alors que la crise sécuritaire continue de gangrener l’Est de la République démocratique du Congo. Recommandé par plusieurs cadres régionaux et internationaux comme une voie politique incontournable pour tenter de ramener la paix, ce dialogue se heurte toutefois à une ambiguïté majeure portée par le discours même du pouvoir.
Dans sa dernière déclaration, le président Félix Tshisekedi s’est dit favorable à un dialogue inclusif, tout en posant une limite de taille :
« Oui au dialogue inclusif, mais pas avec les criminels », a-t-il affirmé.
Une formule qui, loin de clarifier les contours du processus, ouvre au contraire un champ de confusion politique et sémantique.
Une inclusivité à géométrie variable
La principale question qui se pose est simple mais fondamentale : qui est criminel, et selon quels critères ?
Pour le chef de l’État, seraient exclus du dialogue tous ceux qui ont participé, de près ou de loin, à la souffrance des populations de l’Est, ainsi que ceux qui n’ont pas publiquement condamné le Rwanda pour son soutien présumé à la rébellion de l’AFC/M23, que ce soit de manière directe ou indirecte, y compris certains animateurs de groupes armés.
Cette lecture restrictive de l’inclusivité pose un problème de fond. En conditionnant la participation au dialogue à une appréciation politique unilatérale, le pouvoir exécutif risque de transformer un mécanisme de réconciliation nationale en un instrument d’exclusion sélective, vidant ainsi le dialogue de sa substance.
Une paix durable menacée par la fragmentation des approches
Cette prise de position intervient dans un contexte diplomatique déjà saturé. Depuis 2021, les initiatives se sont superposées sans produire de résultats durables : processus de Luanda sous médiation angolaise, discussions parallèles, accord de Washington, initiative de Doha, sans oublier les annonces répétées autour d’une médiation africaine renforcée, récemment relancée à la suite de la visite de délégués des facilitateurs régionaux sous la conduite du président togolais.
Cette accumulation d’approches, souvent mal articulées entre elles, affaiblit la crédibilité du processus de paix. En y ajoutant une définition restrictive de l’inclusivité, le pouvoir congolais court le risque d’aggraver la fragmentation politique plutôt que de la résorber.
L’opposition hausse le ton
Face à cette situation, l’opposition politique affiche une position de plus en plus ferme. Elle conditionne sa participation à toute initiative de dialogue à une décrispation politique réelle et rejette catégoriquement ce qu’elle qualifie de « dialogue taillé sur mesure ».
Jean-Marc Kabund, président de l’Alliance pour le Changement, a ainsi déclaré :
« Nous rejetons un dialogue défini unilatéralement, selon des critères arrêtés par le pouvoir en place. La paix ne se convoque pas comme un meeting. Elle se construit dans l’équilibre, dans l’inclusivité et dans la légitimité. »
Une déclaration qui résume le malaise général : sans confiance entre les acteurs, aucun dialogue ne peut produire une paix durable.
Le spectre de Joseph Kabila et la polarisation politique
Cette position rejoint, dans une certaine mesure, celle de plusieurs mouvements citoyens et politiques, dont Sauvons le Congo, souvent associés à l’ancien président et sénateur à vie Joseph Kabila, aujourd’hui en exil.
Ce dernier a été condamné par la justice militaire congolaise pour des faits liés à une collaboration présumée avec l’AFC/M23, une affaire qui continue de polariser profondément la scène politique nationale. Là encore, la question de l’exclusion ou de l’inclusion des figures controversées demeure au cœur du débat : peut-on prétendre résoudre une crise politique et sécuritaire majeure en excluant d’emblée des acteurs clés, fussent-ils contestés ou décriés ?
Dialogue inclusif ou dialogue contrôlé ?
Au fond, le débat dépasse la seule question sécuritaire de l’Est. Il renvoie à un enjeu plus large de gouvernance, de légitimité politique et de gestion participative de la chose publique. Un dialogue véritablement inclusif devrait permettre d’aborder sans tabou les causes profondes de la crise : mauvaise gouvernance, corruption, faiblesse de l’État, marginalisation des provinces, et instrumentalisation des groupes armés.
En l’absence d’un consensus clair sur les règles du jeu, le dialogue intercongolais risque de se transformer en un exercice de communication politique, incapable de répondre aux attentes d’une population épuisée par des décennies de conflits.
Une équation encore non résolue
Entre inclusivité proclamée et exclusivité assumée, Félix Tshisekedi marche sur une ligne de crête. La réussite ou l’échec du dialogue intercongolais dépendra de sa capacité à dépasser cette contradiction fondamentale. Sans un cadre consensuel, transparent et réellement inclusif, la paix restera une promesse sans cesse reportée, et l’Est de la RDC continuera de payer le prix fort des hésitations politiques de Kinshasa.
Raphaël Lumoo
Akondanews.net