Présence militaire française en Afrique : une critique sénégalaise entre héritage colonial et contradictions

Lecteur Audio
Getting your Trinity Audio player ready...

Le débat sur la présence militaire française en Afrique a connu un nouvel épisode avec les déclarations du président sénégalais, Bassirou Diomaye Faye. Lors d’un discours récent, il a dénoncé avec force l’héritage colonial de la France et son rôle continu sur le continent. Ses propos, empreints de véhémence, ont suscité autant d’applaudissements que de perplexité, notamment en raison des positions antérieures du chef de l’État sénégalais, jugées contradictoires.

Une critique virulente de la France

« La France a esclavagisé, colonisé, et est restée », a déclaré Bassirou Diomaye Faye, rappelant un pan sombre de l’histoire coloniale franco-africaine. Son discours, qui se veut une dénonciation de la perpétuation de la domination occidentale sous couvert d’aide militaire, a été largement relayé. Il a ajouté, dans une formule percutante : « Si vous inversez les rôles, vous concevrez très mal qu’une autre armée puisse avoir une base militaire en France. »

Ces propos s’inscrivent dans un contexte où la présence militaire française en Afrique est de plus en plus critiquée, notamment dans des pays comme le Mali, le Burkina Faso ou le Niger, où les populations et les autorités dénoncent une ingérence néocoloniale déguisée. À travers ses déclarations, le président sénégalais semble vouloir répondre à cette vague de contestation populaire qui gagne en intensité sur le continent.

Un rappel de l’héritage colonial

La critique de Bassirou Diomaye Faye repose sur une réalité historique indéniable. Les bases militaires françaises en Afrique, établies dès la période postcoloniale, étaient souvent justifiées par des accords de coopération signés avec les nouvelles républiques indépendantes. Ces accords, bien que présentés comme mutuellement bénéfiques, ont été perçus par beaucoup comme une continuation de la domination coloniale sous une autre forme.

Le Sénégal abrite actuellement une importante base militaire française à Dakar, qui constitue un point stratégique pour Paris en Afrique de l’Ouest. Bien que cette présence soit officiellement justifiée par des besoins de défense collective et de lutte contre le terrorisme, elle suscite des critiques croissantes. Pour certains, elle symbolise une perte de souveraineté et un maintien de la tutelle française sur le continent.

Un manque de cohérence dans la position sénégalaise

Cependant, la position du président Faye soulève des interrogations. Si sa critique de la présence militaire française est claire, elle entre en contradiction avec ses appels répétés à une intervention européenne au Sahel pour contrer les groupes terroristes. Ces appels, lancés dans des forums internationaux, reflètent une dépendance persistante envers les puissances étrangères pour résoudre les crises sécuritaires en Afrique.

Ce double discours met en lumière une incohérence difficile à ignorer. D’une part, le président condamne la présence militaire étrangère comme un vestige de l’ère coloniale, et d’autre part, il demande à ces mêmes puissances de jouer un rôle actif dans la lutte contre le terrorisme. Cette position ambiguë affaiblit son message et expose les limites de l’autonomie militaire et stratégique des États africains.

Le G5 Sahel : une idée africaine déviée par l’ingérence étrangère

À l’origine, la Force conjointe du G5 Sahel était conçue comme une réponse régionale, portée par les pays du Sahel (Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie, Tchad) pour lutter contre le terrorisme et assurer la stabilité. Ce projet visait à montrer que les États africains pouvaient s’organiser pour faire face à leurs propres défis sécuritaires, dans une logique de coopération et de mutualisation des ressources.

Cependant, le G5 Sahel est rapidement devenu un exemple frappant de l’ingérence étrangère dans les affaires africaines. Les financements massifs de la France et de l’Union européenne, bien que présentés comme un soutien, ont fini par orienter les priorités de cette initiative africaine en fonction des intérêts des partenaires extérieurs. Cette situation a transformé une idée régionale en une plateforme où les stratégies africaines ont été reléguées au second plan, au profit de décisions prises à Paris ou à Bruxelles.

La conséquence de cette ingérence est claire : au lieu de renforcer les capacités des États du Sahel, le G5 est devenu un prolongement des politiques sécuritaires françaises, souvent perçues comme néocoloniales. Cette déviation a suscité un rejet populaire croissant, notamment au Mali et au Burkina Faso, où les populations exigent désormais une rupture totale avec les interventions étrangères.

Un dilemme pour l’Afrique

La situation soulève une question fondamentale : comment les États africains peuvent-ils se libérer de la dépendance militaire tout en faisant face à des menaces sécuritaires complexes comme le terrorisme ? La critique de la présence française est légitime, mais elle ne s’accompagne souvent pas de propositions concrètes pour renforcer les capacités locales de défense.

Le Sénégal, comme beaucoup d’autres pays de la région, manque d’infrastructures militaires et de moyens financiers pour faire face seul aux défis sécuritaires. Les interventions étrangères, bien qu’impopulaires, comblent souvent ces lacunes. Mais cette dépendance alimente à son tour le ressentiment envers les anciennes puissances coloniales, créant un cercle vicieux difficile à briser.

L’expérience du G5 Sahel montre que toute coopération sécuritaire doit être strictement encadrée par des objectifs définis par les Africains eux-mêmes. Si des soutiens financiers ou logistiques sont nécessaires, ils ne doivent jamais se traduire par une prise de contrôle externe des décisions stratégiques. Les pays africains doivent pouvoir maintenir la maîtrise de leurs initiatives et garantir que les solutions mises en œuvre reflètent leurs réalités locales et leurs aspirations.

Quelle voie pour l’avenir ?

Pour que des critiques comme celles de Bassirou Diomaye Faye aient un impact réel, elles doivent être accompagnées d’actions concrètes pour promouvoir une souveraineté militaire et stratégique. Cela inclut :
• Le renforcement des armées locales : investir dans la formation et l’équipement des forces nationales pour réduire la dépendance aux partenaires étrangers.
• La coopération régionale : encourager les initiatives comme la Force conjointe du G5 Sahel, mais en veillant à ce qu’elles restent sous contrôle africain et ne soient pas déviées par des agendas étrangers.
• La diversification des partenariats : au lieu de s’appuyer uniquement sur la France ou l’Europe, les États africains pourraient développer des partenariats avec d’autres acteurs, comme la Chine, la Russie ou des puissances émergentes, dans une optique de collaboration équilibrée.

Enfin, il est essentiel que les dirigeants africains adoptent une communication cohérente et transparente. Les citoyens, de plus en plus politisés et informés, exigent des discours alignés avec les actions sur le terrain. Un double langage ne fait que renforcer le scepticisme populaire et affaiblir la légitimité des gouvernements.

Conclusion : une indépendance à concrétiser

Le discours du président sénégalais reflète une aspiration profonde partagée par de nombreux Africains : se libérer des vestiges de la domination coloniale et construire un avenir souverain. Cependant, cette aspiration ne peut se concrétiser que par des actions cohérentes et une vision claire. Critiquer la présence militaire française est une première étape, mais elle doit être suivie de mesures concrètes pour renforcer l’autonomie des États africains.

Si l’Afrique veut réellement tourner la page de l’héritage colonial, elle doit non seulement dénoncer les ingérences étrangères, mais aussi s’engager sur la voie difficile de l’autosuffisance et de la coopération régionale. À défaut, les discours resteront de simples paroles, sans impact durable sur le terrain.

Kouachiada, correspondant en Allemagne

Akondanews.net

Laisser un commentaire

Traduire»