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Dans cet entretien captivant avec Professeure Aïssa Halidou, socio-économiste, politologue et épidémiologiste, nous explorons la situation politique au Niger, 4 mois après le coup d’État du 26 juillet 2023. Professeure Halidou apporte une perspective multidisciplinaire, analysant les impacts du renversement du régime de Mohamed Bazoum. Ensemble, nous évaluons si le nouveau régime militaire est révolutionnaire ou panafricaniste, tout en plongeant dans les attentes et aspirations de la population nigérienne ainsi que la présumée manipulation d’Issoufou Mahamadou sur le régime actuel. Les réponses du Général Tchiani, chef du CNSP, et les analyses de Professeure Halidou s’entrelacent pour offrir un éclairage profondément nuancé sur la complexité de la situation politique actuelle au Niger.
Interview réalisée par Claude Gbocho
Aknews: Situation politique au Niger 4 mois après le coup d’État du 26 juillet 2023 :Comment évaluez-vous l’impact du renversement du régime de Mohamed Bazoum sur la stabilité politique au Niger jusqu’à ce jour ?
Dans les circonstances actuelles, il me semble prématuré d’émettre une évaluation objective de la situation après seulement 4 mois. Néanmoins, je constate une tendance à la normalisation progressive. Sur le plan international, bien que la CEDEAO maintienne ses sanctions, le coup d’État semble avoir été accepté. Les craintes d’une intervention militaire régionale soutenue par la France se dissipent, et les relations diplomatiques reprennent dans certains pays. Cependant, il est crucial de rester vigilant compte tenu du tumulte généré par ce coup d’État au Niger. Bien que certains acteurs aient été défaits, il est probable qu’ils n’aient pas encore dit leur dernier mot. Malgré tout, la majorité de la population demeure confiante et soutient les dirigeants militaires qui font de leur mieux pour gérer les affaires courantes de l’État, contribuant ainsi à une normalisation progressive de la situation.
Aknews: Pensez-vous que le nouveau régime militaire est un régime révolutionnaire ou panafricainiste? En ce qui concerne le caractère panafricain, je dirais oui sans hésitation. Cependant, pour le qualificatif panafricaniste, je préfère émettre une réserve. Quant à la qualification de révolutionnaire, j’adopte une approche prudente à ce stade. À ma connaissance, le CNSP n’a pas explicitement qualifié son coup d’État de révolutionnaire, et les observations des actions entreprises jusqu’à présent ne permettent pas non plus de conclure de manière catégorique.
Dans la région, où les populations aspirent à une révolution à la manière de Sankara, les gens attribuent automatiquement une prétention révolutionnaire aux militaires. Sankara se proclamait révolutionnaire dès les premières heures et utilisait le terme «révolution» dans tous ses discours. Au Niger, Tchiani et ses militaires du CNSP parlent de la sauvegarde de la patrie. Je suppose qu’ils font référence à la paix au Niger et au Sahel.
Bien que le retrait des troupes militaires françaises soit un acte souverainiste et un progrès significatif salué par la population, il ne constitue pas, à mon avis, un indicateur suffisant pour qualifier le coup d’État de révolutionnaire. Cependant, il est possible que cela soit l’objectif visé, étant donné l’importance historique de la date du 26 juillet dans la révolution cubaine de Fidel Castro, surtout quand on sait combien la révolution cubaine avait influencé et soutenu les luttes des indépendances coloniales de nombreux pays africains à travers Fidel Castro et Che Guevara.
En outre, la victoire de l’État frère du Mali à Kidal et l’exploit de l’État frère du Burkina Faso à Djibo ont suscité à la fois fierté et espoir de voir l’insécurité endiguée dans un avenir proche au Niger et au Sahel, et je crois que c’est la priorité absolue du Général Tchiani et du CNSP !
En ce qui concerne les aspirations panafricanistes, les bases sont également posées : la solidarité et la fédération initiées avec les pays frères du Mali et du Burkina Faso à travers la création de l’Alliance des États du Sahel comblent les peuples africains au-delà même des frontières de ces pays sahéliens. Les discussions sur la création d’une nouvelle monnaie sont également en gestation, un exploit à féliciter, surtout dans les circonstances actuelles difficiles.
Les attentes de la population restent certes énormes et insatiables, mais à mon avis, les choses progressent. Il est possible qu’après avoir préservé la paix, le Général Tchiani et le CNSP passent à la vitesse supérieure avec une éventuelle révolution. Cependant, pour l’instant, je ne pense pas que nous en soyons là, même si le général Tchiani parle d’une Afrique libre et décomplexée. Pour moi, la révolution ce n’est pas seulement le combat contre l’ennemi extérieur, c’est aussi la lutte contre l’injustice sociale : il faut combattre cette grande misère et pauvreté des peuples et donner de l’espoir à la jeunesse sans aucune discrimination partisane.
Aknews: Quelles sont ces autres attentes des populations nigériennes et pourquoi seraient-elles insatiables?
Sur le plan économique, les sanctions de la CEDEAO restent une entrave majeure au bon fonctionnement de la vie sociale et se font sentir au sein de la population, qui en souffre énormément. Cependant, les gens sont déterminés à ne pas se plier aux exigences de la CEDEAO et subissent les sanctions avec une certaine détermination héroïque. La population est consciente du combat mené par le CNSP et comprend qu’un tel combat a un prix, et elle est prête à supporter ces sanctions en guise de sacrifice pour cette lutte, même si elle aurait souhaité voir la levée de ces dernières par la CEDEAO. De plus, la soif de justice persiste et se fait attendre. Une grande partie de la population réclame justice, non seulement vis-à-vis du régime de Bazoum, mais aussi de celui d’Issoufou. Malgré quelques voix de mécontentement, il est important de rester réaliste : les militaires ne peuvent pas, en 4 mois, réparer tous les torts et injustices causés par les régimes précédents sur une période de plus d’une douzaine d’années. Certaines priorités doivent être prises en compte, et bien que les attentes de la population soient énormes et insatiables, il est essentiel de reconnaître les progrès accomplis. Les militaires ont leur propre rythme, et il est crucial de respecter ce tempo et de leur accorder notre confiance. Je suis convaincu qu’ils sont conscients de leurs actions et qu’ils progressent de manière réfléchie.
Aknews: Absence d’enquête sur les dernières publications du régime Bazoum et Issoufou.Selon vous, pourquoi aucune enquête n’a été ouverte jusqu’à présent?
Le général Tchiani a répondu lui-même à cette question dans sa récente interview : cela résulte d’une question de temps, d’organisation et de priorité sécuritaire. Il a même invité tous les citoyens ayant des informations sur les dossiers que la COLDELF (structure créée à cet effet) pourrait enquêter à s’adresser à cette structure, assurant le soutien du CNSP et du gouvernement pour la réussite de ces enquêtes. Je trouve cela très positif. Cependant, un éventuel obstacle dans ce processus pourrait être la justice finale, car selon mes informations, les juges nommés ne seraient pas neutres et pourraient être des protégés de l’ancien président Issoufou. Cela soulève des inquiétudes quant à l’impartialité du travail de la COLDELF et de la justice. Cependant, avec le temps, nous pourrions en savoir plus sur cette question. Néanmoins, il est évident que le régime militaire met tout en œuvre pour se démarquer des régimes politiques précédents, ce qui est, à mon avis, positif.
Aknews: Manipulation présumée de l’ex-chef d’État nigérien Issoufou Mahamadou sur le régime militaire actuel :Qu’en pensez-vous vous? Il y a t-il les preuves avancées par ceux qui prétendent à cette manipulation ?Bon, je pense que cette allégation était plus basée sur des suppositions plutôt que sur des faits avérés. En tout cas, moi je n’ai vu aucune preuve tangible jusqu’ici. Mais le clan Bazoum y croit fermement. Je crois que cela est dû aux contentieux majeures qui existaient peu de temps avant le coup d’État entre les deux clans du même parti (partisans de Issoufou/partisans de Bazoum). C’est d’ailleurs ça la lâcheté politique dont parlait Emmanuel Macron. Il faisait allusion à Issoufou Mahamadou sans pour autant le nommer. Personnellement, je pense que le coup d’État du 26 Juillet a été initié par le Géneral Tchiani et un groupe très restreint pour éviter que le coup échoue et que c’est après que les autres membres du CNSP s’y sont ralliés. Peut être que par la suite, Issoufou aimant bien le pouvoir a voulu à travers sa proximité envers Tchiani saisir l’occasion pour faire rebattre les cartes en sa faveur plus tard après une éventuelle courte transition. Si non, d’après les actes posés de Tchiani que j’ai pu observés jusqu’ici, je ne crois pas qu’il soit sous une quelconque emprise de Issoufou. Même s’il l’était peut être au départ, à mon avis il ne l’est plus et que la collégialité des autres membres du CNSP a eu raison de lui. Je ne crois pas que tout le CNSP soit sous la coupe d’une manigance d’Issoufou. D’ailleurs si vous avez pu observez, Tchiani n’emploie presque pas «je». Il parle toujours de «nous» qui sous-entend le CNSP dans son ensemble, moi ça me met en confiance et je trouve que ça prouve un certain dégré élevé de prise de conscience ,d’une responsabilité collective et une certaine modestie. Mais c’est fort possible que Tchiani ait peut être un profond respect vis à vis de Issoufou, vu que ce dernier a été son chef 10 ans durant et qu’il lui est peut être redevable en quelque sorte, mais pas en tant que parti prenante dans les prise de décisions de ce nouveau régime. Donc, je ne crois pas qu’Issoufou soit l’instigateur du coup d’Etat en question.
Aknews: Emmanuel Macron n’avait pas seulement parlé de lâcheté politique, il avait fait cas d’un problème ethnique qui serait à la base de la chute du régime de Mohamed Bazoum, qu’en est -il? Il n’en est rien et je trouvais une telle allégation venant d’un chef d’État très dangereux. Heureusement que les populations africaines sont bien averties de nos jours et n´accordent aucun crédit à ces genres d’allégations. Pour ceux qui connaissent bien l’histoire, la «carte» de discrimination ethnique a été par le passé le «joker» de la politique française en Afrique pour diviser et mieux régner aux dépens des peuples africains. C’est ce qui avait conduit au drame du génocide Rwandais. Le Mali et le Niger en savent aussi quelque chose, car c’est comme ça qu’avait commencé la rébellion touareg des années 90 au Niger et le problème de l’Azawad au Mali. Mais c’est un moyen devenu obsolète. Au Niger, de nos jours les ethnies sont bien mélangées et les nigériens ne vont pas s’entre tuer pour une histoire de minorité ethnique. La politique française en Afrique est décriée et vomit par la nouvelle génération africaine et la France désemparée cherche par tous les moyens à conserver sa présence et son influence en Afrique, quitte à recourir aux pratiques de divisions ethnocentristes.
Si vous avez remarqué ce n’était pas la première fois que Macron faisait cas de problèmes ethniques parlant des conflits en Afrique. Bien avant la chute du régime Bazoum, il en a parlé lors de sa visite en Guiné Bissau parlant des peuhls et bien d’autres fois. La «carte ethnique» est une pratique bien ancrée dans la politique française en Afrique. Heureusement que ça ne marche plus!
Fin de la prémière partie (suite) :Alors que nous plongeons plus profondément dans les méandres de la politique nigérienne avec professeure Aïssa Halidou, les prochaines parties de la suite de la présente interview offrent un éclairage fascinant sur d’autres aspects tels que les raisons potentielles du retard dans la prestation de serment du général Tchiani, l’analyse des personnalités des ex-présidents Issoufou et Bazoum ainsi que de leurs relations, tout comme la coopération avec le Togo, les États-Unis, et la visite de Soro Guillaume au Niger. Les réponses du professeure Halidou, empreintes d’une réflexion profonde, ajoutent une dimension intrigante à notre compréhension de la situation politique en évolution au Niger.
Le portrait nuancé des personnalités présidentielles nigériennes par professeure Halidou offre une perspective rare. De Tandja à Issoufou, en passant par Bazoum, chaque président est décrit avec une subtilité qui échappe souvent aux récits politiques conventionnels.
La suite de notre entretien promet une exploration plus approfondie des enjeux géopolitiques, des perceptions internationales, et des défis complexes auxquels le Niger est confronté. Restez à l’écoute pour la deuxième partie, où professeur Aïssa Halidou partagera son analyse sur l’avenir politique du Niger et les implications régionales de cette période critique.
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