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Dans ce grand quartier populaire, l’eau est devenue un luxe. Des milliers d’habitants doivent aujourd’hui se partager une seule citerne, insuffisante pour couvrir les besoins élémentaires d’une population dense, composée majoritairement de familles nombreuses. Ici, l’accès à l’eau potable n’est plus un service public garanti : c’est une épreuve quotidienne.
« Une seule citerne pour tout le quartier, comment voulez-vous que ça suffise ? », s’indigne un habitant. Les robinets sont à sec depuis des mois. Et lorsque l’eau arrive, c’est au compte-gouttes, souvent tard dans la nuit, avec une pression si faible qu’il faut parfois toute une nuit pour remplir un seul récipient.
Acheter l’eau pour survivre
Faute d’eau courante, les ménages sont contraints d’acheter de l’eau sur des circuits parallèles. Des moto-taxis sillonnent les rues avec des bidons. Les prix varient, mais restent élevés : jusqu’à 1 500 francs pour huit bidons, un coût insoutenable pour des familles vivant déjà sous forte pression économique.
« Tout l’argent que nous recevons sert à acheter de l’eau. Après cela, il ne reste plus rien », confie une mère de famille. Cette économie informelle, pourtant vitale, est de plus en plus fragilisée. Des forages privés ont été fermés dans plusieurs secteurs, au motif que leurs exploitants « vendaient de l’eau ». Résultat : moins de points d’approvisionnement, plus de pénurie, et des ménages encore plus dépendants.
Factures sans service : le cœur de la colère
La colère des habitants atteint son paroxysme face à une situation jugée absurde : les factures d’eau continuent d’être émises alors que l’eau ne coule pas. Les montants – 9 000, 11 000, parfois 12 000 francs – tombent sans explication claire.
Dans certains cas, les factures n’arrivent même pas à domicile. Les habitants doivent se rendre à la sous-direction pour vérifier s’ils sont redevables. « On nous montre des chiffres et on nous dit de payer, forcément. Quand on se plaint de l’absence d’eau, on nous répond que c’est pour l’entretien. Mais l’entretien de quoi, quand l’eau ne vient pas ? », interroge un résident.
Compteurs retirés, familles sous pression
Avant la CAN 2023 déjà, des agents sont venus dans le quartier pour retirer des compteurs d’eau, invoquant des impayés. Des fourgonnettes entières auraient été remplies de compteurs. La consigne est claire : tant que les arriérés ne sont pas réglés, le compteur ne sera pas remis.
Cette pratique place les familles dans une situation intenable. Même sans eau, elles sont contraintes d’emprunter de l’argent pour payer, par crainte de perdre définitivement leur compteur. « On paie pour éviter qu’on vienne encore arracher le compteur. C’est ça qui nous tue », confie un habitant.
Les propriétaires de maisons ne sont pas épargnés. Malgré l’absence d’eau, les factures continuent de tomber. Beaucoup paient par peur des sanctions. C’est une double peine : acheter de l’eau au quotidien et régler des factures pour un service inexistant.
Quand la privatisation d’un secteur vital devient une faute politique
Cette crise n’est pas un simple dysfonctionnement technique. Elle est la conséquence directe de choix politiques. En Côte d’Ivoire, la privatisation de secteurs vitaux comme l’eau a profondément transformé la relation entre l’État, le service public et le citoyen.
L’eau n’est pas une marchandise ordinaire. C’est un bien commun, un droit fondamental, une condition essentielle de la dignité humaine. En la soumettant à une logique de rentabilité, l’État accepte implicitement que l’accès à ce droit dépende du pouvoir d’achat, de la capacité à payer ou à s’endetter.
La promesse de la privatisation était connue : efficacité, investissements, amélioration du service. Sur le terrain, le constat est tout autre : opacité de la facturation, déconnexion entre paiement et service rendu, sanctions administratives automatiques, et surtout dilution des responsabilités. Quand l’eau ne coule plus, vers qui le citoyen doit-il se tourner ? L’entreprise ? L’État ? Cette confusion est l’un des effets les plus pervers de la privatisation des secteurs vitaux.
Déléguer la gestion ne signifie pas déléguer la responsabilité. Or, dans les faits, ce sont les populations qui supportent seules le coût social de choix économiques qu’elles n’ont ni décidés ni maîtrisés.
Un service public qui n’arrive pas jusqu’aux foyers
Les autorités affirment que le système d’adduction d’eau dessert le quartier. Sur le terrain, les habitants racontent une autre réalité : « On nous dit que l’eau est arrivée au quartier, mais chez nous, elle n’arrive pas. Ou alors une seule fois dans le mois. »
Avant la CAN 2023, l’eau coulait déjà faiblement, souvent très tard dans la nuit. « Même en laissant le robinet ouvert toute la nuit, on ne remplissait pas une barrique », se souvient une habitante. Cette situation chronique a installé un profond sentiment d’abandon.
Lors du passage d’une équipe de reportage, un moto-taxi transportant des bidons d’eau a refusé de commenter les tarifs pratiqués, illustrant le climat de tension autour d’une activité devenue indispensable mais fragile.
Un droit fondamental remis en cause
Au-delà de ce quartier, la situation pose une question essentielle : peut-on conditionner l’accès à l’eau potable à une facturation opaque et à des sanctions, lorsque le service n’est pas assuré ?
Les habitants ne réclament pas l’impunité. Ils réclament de l’eau. « Qu’on paie quand l’eau est là. Pas l’inverse », résume un père de famille.
Appel à l’État et aux décideurs
Face à l’épuisement général, les habitants lancent un appel clair : à l’État, aux autorités de régulation, aux élus locaux. Ils demandent une révision profonde de la gestion de l’eau, plus de transparence dans la facturation, l’arrêt des retraits de compteurs en l’absence de service effectif, et surtout la reconnaissance que certains secteurs ne doivent jamais être privatisés.
L’eau, comme la santé, l’éducation ou l’énergie de base, relève de la souveraineté sociale. L’abandonner aux seules lois du marché, c’est accepter que la pauvreté se transforme en condamnation permanente.
Dans ce quartier, la pénurie d’eau n’est plus seulement un problème technique. Elle est devenue le symbole d’une injustice sociale et politique. Et elle pose une question que l’État ne peut plus esquiver :
gouverner, est-ce déléguer au marché… ou garantir les droits fondamentaux ?
kakaboara, correspondant, Abidjan