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Dans un contexte africain marqué par une recrudescence de coups d’État militaires, les propos tenus par George Weah lors d’un sommet extraordinaire de la CEDEAO consacré à la Guinée et au Mali ont résonné comme une mise en garde sans détour. L’ancien président du Liberia a osé formuler à voix haute ce que nombre de dirigeants africains préfèrent taire : le lien direct entre la manipulation des Constitutions et l’effondrement de l’ordre démocratique en Afrique de l’Ouest.
En posant une question apparemment simple — « Coïncidence ou causalité ? » — George Weah a en réalité mis le doigt sur une fracture profonde du système politique africain post-indépendance. Pour lui, la suppression ou le contournement des limites constitutionnelles de mandat n’est pas un débat juridique abstrait. C’est une bombe politique à retardement, dont les effets se manifestent tôt ou tard par la contestation populaire, la délégitimation du pouvoir civil et, in fine, l’intervention des militaires.
Une lecture panafricaine du cycle des coups d’État
Du point de vue panafricain, l’analyse de George Weah dépasse les cas particuliers de la Guinée ou du Mali. Elle s’inscrit dans une dynamique continentale où la confiscation du pouvoir par des élites civiles nourrit un ressentiment populaire profond. À Conakry comme à Bamako, mais aussi dans d’autres capitales africaines, les putschs de 2020 et 2021 ne sont pas apparus dans le vide. Ils ont été précédés par des crises politiques liées au refus de l’alternance, à la modification controversée des Constitutions et à la répression de mouvements citoyens.
En Côte d’Ivoire, comme en Guinée, les troisièmes mandats obtenus au forceps ont laissé des cicatrices durables : morts lors de manifestations, fractures sociales, défiance accrue envers les institutions. Dans ce contexte, les militaires ne surgissent pas seulement comme des aventuriers du pouvoir, mais comme des acteurs exploitant un vide de légitimité créé par les civils eux-mêmes.
La CEDEAO face à ses limites
L’intervention de George Weah met également en lumière les contradictions de la CEDEAO. L’organisation régionale se montre ferme — à juste titre — face aux coups d’État militaires, multipliant sanctions et suspensions. Mais elle demeure beaucoup plus hésitante lorsqu’il s’agit de sanctionner les violations constitutionnelles commises par des régimes civils. Cette asymétrie fragilise son discours et alimente l’idée d’une justice politique à géométrie variable.
Du point de vue panafricain, cette posture est problématique. En s’attaquant aux conséquences sans traiter les causes, la CEDEAO risque de perdre sa crédibilité auprès des peuples ouest-africains. Or, comme le souligne implicitement George Weah, on ne combat pas durablement les coups d’État sans restaurer la légitimité démocratique en amont.
La parole d’un survivant politique
Le poids des propos de George Weah tient aussi à son parcours. Ancien chef d’État d’un pays meurtri par des décennies de coups d’État et de guerre civile, il parle avec l’autorité de l’expérience. Le Liberia a payé un prix exorbitant pour l’effondrement de l’État de droit, et Weah sait que l’instabilité n’est jamais un accident isolé, mais le produit d’un long processus de dégradation politique.
Son message s’adresse donc moins aux militaires qu’aux dirigeants civils africains : la démocratie ne meurt pas le jour du coup d’État, elle meurt bien avant, lorsque les règles du jeu sont délibérément faussées.
Un appel à la cohérence panafricaine
Dans une perspective panafricaine, l’enjeu est clair. L’Afrique ne pourra ni stabiliser ses institutions ni consolider sa souveraineté politique tant que la question de l’alternance restera taboue. Le respect strict des limites de mandat n’est pas une concession à l’Occident, mais une exigence interne de stabilité, de paix sociale et de dignité politique.
En osant établir ce lien entre mandats illimités et coups d’État, George Weah invite l’Afrique à un examen de conscience collectif. Sans cette lucidité, les organisations régionales continueront à courir derrière les crises, à gérer l’urgence, sans jamais s’attaquer à la racine du mal.
Au fond, le message est simple et profondément panafricain : on ne construit pas la stabilité contre les peuples, mais avec eux, dans le respect des règles qu’ils se sont données. Tant que cette évidence sera ignorée, l’Afrique de l’Ouest restera prisonnière d’un cycle politique dont elle connaît pourtant parfaitement l’issue.
ElloMarie, conscience africaine,analyste politique et contributeur à akondanews