Les réseaux comme miroir : quand féliciter devient crime d’État

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Par Kouakou Koffi Donald (adapté)

Deux publications. Deux phrases banales : des félicitations pour la réélection d’un président, émises par Konnie Touré et Kady Touré — deux voix bien connues de l’audiovisuel ivoirien. Et pourtant, à peine postées, leurs timelines se sont muées en arènes. Un déluge de commentaires, d’insultes, d’invectives. Ce qui aurait dû rester un simple échange citoyen s’est transformé en un spectacle affligeant : la preuve, en direct, que la Côte d’Ivoire est bien loin d’avoir refermé ses blessures.

Les réseaux sociaux, souvent présentés comme des lieux de liberté, révèlent ici autre chose : non pas la vitalité démocratique mais l’implacable polarisation d’une société. D’un côté, les messages de liesse, pleins de bénédictions religieuses et de fidélité. De l’autre, des accusations sans nuance, des mots coupants : « hypocrites », « complices », « vendeurs de la patrie ». Ce n’est pas tant la divergence d’opinion qui choque — la pluralité est normale et même souhaitable — que la brutalité du ton, la déshumanisation de l’adversaire et l’impossibilité à tenir un dialogue.

Ce tumulte n’est pas anecdotique. Il est révélateur : les mêmes fractures qui ont jadis alimenté la violence armée refont surface dans le langage, dans l’imaginaire. Nord contre Sud. Dioulas contre « les autres ». Étiquettes bestiales proférées comme si elles n’avaient jamais brûlé, comme si la mémoire des années 2002 et 2010-2011 avait été engloutie par l’oubli. Sauf que la mémoire est intacte — et dangereuse. Les réseaux n’inventent rien : ils déterrent, amplifient, concentrent.

Il y a une illusion tenace chez beaucoup : croire que la parole en ligne est sans conséquence, qu’un commentaire acide restera cantonné aux flux numériques. C’est une erreur fatale. Les insultes, les menaces, les appels au déshonneur politique irriguent le réel. Elles légitiment la haine, normalisent la violence verbale, puis morale, puis peut-être physique. Les échanges autour des publications de Konnie et Kady Touré ne sont pas des joutes privées entre abonnés : ce sont des symptômes publics d’un malaise national.

La responsabilité n’incombe pas seulement aux internautes en colère. Elle pèse aussi lourdement sur les autorités. Là où la gouvernance devrait apaiser, réconcilier, construire des ponts, beaucoup ont choisi la stratégie inverse : diviser pour asseoir un pouvoir. Quand l’État célèbre des « victoires » électorales tout en négligeant la justice, l’équité et l’alternance réelle, il fragilise la nation. Les institutions faiblissent, la confiance s’érode, les frustrations se cristallisent. Les scores à 90 % peuvent flatter un appareil politique ; ils ne bâtissent pas une nation. Ils l’effritent.

Bâtir une nation n’est pas un vœu pieux. C’est un chantier exigeant. Il demande du courage politique : reconnaître les fautes du passé, juger les crimes, indemniser les victimes, garantir l’indépendance des institutions. Il demande l’acceptation de l’alternance, la transparence des listes électorales, la fin des nominations ethniques systématiques à des postes stratégiques. Il demande, enfin, d’éviter que la compétition politique ne se mue en guerre de clans. Tout cela ressemble à de l’évidence. Pourtant, depuis quinze ans, la trajectoire choisie va dans le sens inverse.

Mais la responsabilité nous revient aussi, à nous, citoyens ordinaires. Nous cultivons les divisions. Nous rions des injures, nous likons les outrances, nous partageons les contenus qui diaboliseront l’autre camp. Nous préférons l’illusion d’une certitude confortable à l’exercice difficile de l’écoute. Le web révèle chez nous ce que nous voudrions taire : une propension à considérer le contraire non pas comme un adversaire politique, mais comme un ennemi intime à anéantir.

Ce n’est pas seulement triste : c’est dangereux. Lorsque la dignité d’un individu — ici deux animatrices — devient prétexte à déchaînement, on mesure à quel point la société est vulnérable. Car la prochaine fois, la cible pourrait être un citoyen anonyme, un boutiquier, un instituteur. Les mots d’aujourd’hui précèdent les scènes de demain.

Il faut donc agir sur deux fronts. D’abord, renforcer l’éducation civique et numérique : apprendre aux jeunes (et moins jeunes) que s’exprimer est un droit, mais que l’expression responsable est une obligation. Ensuite, restaurer l’État de droit : des institutions crédibles, indépendantes, respectueuses des règles, capables de trancher les différends et de punir les abus. Sans cela, la voie publique restera le théâtre des mêmes excès.

Konnie Touré et Kady Touré ont fait un geste simple — elles ont adressé des félicitations. Elles ont exercé un droit citoyen. La tempête qui s’en est suivie en dit long sur notre immaturité politique collective. Plutôt que de leur lancer des invectives, nous devrions tirer les leçons de ces débordements : la nation ne se construit pas par l’exclusion ni par l’humiliation publique. Elle se construit par la reconnaissance réciproque, par le respect de la pluralité et par la volonté politique de traduire ces principes en actes concrets.

Si nous ne transformons pas cette colère en chantier de reconstruction, nous resterons condamnés à regarder le pays se fissurer, incident après incident, publication après publication. Et quand l’onde de choc reviendra, comme en 2002 ou en 2010, nous serons tous responsables — ceux qui ont infligé la division et ceux qui l’ont tolérée.

La question est simple : voulons-nous gagner une bataille électorale ou construire une nation ? Tant que la réponse restera la première, nous continuerons à perdre la seconde.


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