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Il y a des moments en politique où le silence pèse plus lourd que les discours, où l’absence d’explications devient un message en soi. Ce que traverse aujourd’hui Adama Bictogo, ancien président de l’Assemblée nationale, relève de ces instants crépusculaires où le pouvoir ne se raconte plus : il se devine, il se craint, il se soupçonne.
La question n’est donc pas seulement de savoir ce qui est arrivé, mais ce que cela signifie. Sommes-nous entrés dans ce moment précis où, dans la forêt politique ivoirienne, les loups commencent à se bouffer entre eux ?
Quand la meute se fracture
Adama Bictogo n’est pas un opposant marginal, encore moins un corps étranger au système. Il a longtemps incarné l’aile radicale, disciplinée et offensive du RHDP, ce parti-État devenu machine électorale, appareil de pouvoir et rempart contre toute contestation. Il faisait partie de ceux qui parlaient fort quand il fallait parler fort, qui tapaient du poing sur la table quand la ligne du parti exigeait la fermeté.
Dans la hiérarchie de la meute, Bictogo n’était ni un louveteau ni un figurant. Il était un loup dominant, respecté, craint, utile. Et dans toutes les meutes, on le sait, ce ne sont pas les faibles que l’on élimine en premier, mais ceux qui savent trop, ceux qui ont trop vu, ceux qui ont trop servi.
La politique sans visage
Des hommes encagoulés. Pas de badge. Pas de communication claire. Pas de récit officiel.
Cette scénographie n’est jamais neutre. Elle n’appartient ni à la transparence démocratique ni à la banalité administrative. Elle relève d’un autre langage : celui de l’intimidation interne, celui qui s’adresse d’abord aux initiés avant de toucher l’opinion publique.
Car lorsque le pouvoir agit sans visage, ce n’est pas pour convaincre, mais pour avertir. Et l’avertissement est rarement destiné à la victime seule. Il est collectif, diffus, stratégique.
Le radical devenu encombrant
En politique, la radicalité est une arme à double tranchant. Elle est célébrée quand elle sert la conquête, mais redoutée quand elle rappelle trop bruyamment les méthodes, les excès, les zones grises du pouvoir.
L’ancien président de l’Assemblée nationale a longtemps été le bras dur d’un système qui n’aimait ni les nuances ni les états d’âme. Mais l’histoire politique est cruelle : ceux qui ont aidé à durcir la machine deviennent parfois les premières victimes de son durcissement.
Quand la stratégie change, quand les équilibres internes se déplacent, le radical d’hier peut devenir le témoin gênant d’aujourd’hui.
La logique des règlements internes
Ce que cette affaire révèle, au-delà du choc, c’est une logique de reconfiguration interne. Les grandes formations politiques ne s’effondrent pas toujours sous les coups de l’opposition ; elles se fissurent souvent de l’intérieur.
Les luttes ne se font plus à la tribune, mais dans l’ombre. Les rivalités ne se règlent plus par des congrès, mais par des signaux. Et parfois, par des mises à l’écart spectaculaires.
Dans ces moments-là, la meute se reconnaît à sa capacité à sacrifier l’un des siens pour préserver l’ensemble — ou pour redistribuer les rôles.
Une démocratie à l’épreuve
Ce n’est pas seulement le sort d’un homme qui interpelle. C’est l’image d’un État. Lorsqu’un ancien haut responsable est traité comme un suspect sans procédure lisible, c’est la frontière entre autorité et arbitraire qui devient floue.
Et quand cette frontière se brouille, ce sont toujours les institutions qui perdent, jamais la peur.
Car la peur est une arme efficace à court terme, mais un poison lent pour la stabilité politique.
Les loups et la forêt
La chronique politique n’est pas un tribunal. Elle observe, elle questionne, elle relie les signes. Et les signes, ici, disent une chose : la forêt est agitée.
Lorsque les loups commencent à se dévorer entre eux, ce n’est pas le signe d’une force tranquille, mais celui d’un déséquilibre interne, d’un pouvoir qui doute, qui se resserre, qui regarde ses propres rangs avec méfiance.
Adama Bictogo, hier pilier, aujourd’hui cible, incarne cette bascule. Non pas celle d’un homme seul, mais celle d’un système arrivé à un moment où la loyauté ne protège plus autant qu’avant.
En guise de chute
La politique ivoirienne entre peut-être dans une phase où les combats ne seront plus frontaux, mais endogènes. Une phase où l’ennemi n’est plus toujours à l’extérieur, mais parfois juste à côté, dans le même camp, sous la même bannière.
Et dans cette phase-là, une règle demeure immuable :
Quand les loups se bouffent entre eux, c’est que la faim n’est plus seulement idéologique. Elle est existentielle.
Chronique – Akondanews.net
Analyse politique & regard panafricain