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Le Ghana vient d’entrer dans l’histoire éducative du continent africain. Par une décision audacieuse et profondément symbolique, le gouvernement a adopté une réforme majeure : désormais, les langues maternelles seront la langue principale d’enseignement dans les écoles de base, de la maternelle jusqu’à la troisième année du primaire.
Les élèves apprendront donc à lire, écrire et raisonner en twi, ewe, dagbani, ga, fante, hausa ou dans toute autre langue locale parlée dans leur région. Ce virage linguistique ambitieux vise à renforcer la compréhension des élèves, consolider leur identité culturelle et améliorer leurs performances scolaires.
Une rupture courageuse avec l’héritage colonial
Cette réforme marque une rupture historique avec le modèle hérité de la colonisation, où l’anglais — langue de l’administration et de l’élite — servait de médium d’enseignement dès les premières classes. Pendant des décennies, les enfants ghanéens ont été confrontés à un paradoxe : apprendre à penser, compter, rêver et s’exprimer dans une langue qu’ils ne maîtrisaient pas.
Les linguistes s’accordent sur un constat clair : apprendre dans une langue étrangère dès le plus jeune âge fragilise le développement cognitif, retarde la compréhension et diminue la confiance de l’enfant.
Un enfant qui pense en twi mais doit répondre en anglais, par exemple, doit constamment traduire, ce qui surcharge sa mémoire et inhibe sa créativité.
La réforme du Ghana vient corriger cette injustice cognitive. Elle réhabilite la langue comme instrument de pensée et non comme barrière d’apprentissage.
Les bienfaits pédagogiques d’un tel choix
De nombreuses études internationales, notamment celles de l’UNESCO et de l’Université du Cap, démontrent que les enfants apprennent plus vite et plus durablement lorsqu’ils sont instruits dans leur langue maternelle.
Cette langue est la première interface du monde, celle dans laquelle l’enfant nomme, ressent et comprend son environnement.
En consolidant d’abord cette base linguistique, l’école offre à l’enfant :
• Une meilleure compréhension des concepts fondamentaux (mathématiques, lecture, sciences) ;
• Une plus grande aisance orale et écrite, qui facilitera plus tard l’apprentissage de langues étrangères ;
• Un ancrage culturel solide, fondement de l’identité et de la fierté nationale ;
• Une meilleure estime de soi, car l’enfant ne se sent plus marginalisé pour parler « la langue de sa mère ».
Apprendre d’abord dans sa langue, c’est apprendre à se comprendre soi-même. C’est bâtir la confiance nécessaire pour dialoguer ensuite avec le monde.
Une politique éducative à portée continentale
La décision ghanéenne est saluée dans toute l’Afrique anglophone et francophone. Beaucoup y voient une leçon de souveraineté culturelle et une stratégie pragmatique pour redonner sens à l’éducation africaine.
Le président de l’Association ghanéenne des enseignants, Kwame Ofori, a déclaré :
« L’enfant ne doit pas être étranger à l’école. Il doit y retrouver sa voix, ses mots, son univers. »
Cette philosophie rejoint les recommandations de l’Union africaine sur l’éducation de base : valoriser les langues nationales comme véhicule du savoir et du développement.
Le Ghana montre ainsi la voie d’un système éducatif décolonisé, inclusif et efficace, où l’excellence ne se mesure plus à la maîtrise de l’anglais, mais à la qualité de la pensée et de la compréhension.
Apprendre d’abord soi-même, pour mieux apprendre les autres
Certains craignent que l’usage des langues locales n’isole les enfants du reste du monde. Cette inquiétude, largement relayée, ignore pourtant la logique progressive de la réforme : après trois années d’enseignement en langue maternelle, les élèves passeront progressivement à l’anglais, une fois qu’ils auront acquis une solide base cognitive.
C’est la même approche que celle des pays nordiques, où les enfants apprennent d’abord dans leur langue nationale avant d’introduire l’anglais à l’école intermédiaire — avec des résultats parmi les meilleurs au monde.
Le Ghana n’abandonne donc pas l’ouverture internationale ; il choisit simplement de ne plus sacrifier la compréhension au prestige linguistique.
Une leçon pour l’Afrique francophone
Cette réforme interpelle aussi les pays francophones du continent, où le français continue d’être imposé comme langue d’enseignement exclusive dès la maternelle.
Or, dans de nombreuses zones rurales, moins de 10 % des enfants comprennent le français avant d’entrer à l’école.
Résultat : décrochage massif, échec scolaire précoce, sentiment d’infériorité culturelle.
Comme le rappelle le chercheur béninois F. Loko dans ses travaux sur la didactique des langues africaines :
« L’enfant qu’on force à penser dans une langue qu’il ne comprend pas, c’est une intelligence qu’on bride. »
Une révolution linguistique et culturelle
En choisissant d’enseigner d’abord en langues maternelles, le Ghana envoie un message fort : le savoir ne peut pas être étranger à ceux qui le reçoivent.
Cette réforme ne concerne pas seulement les élèves, mais toute une société qui se réapproprie ses mots, ses récits, sa vision du monde.
C’est une réconciliation entre l’école et la culture, entre l’éducation et l’identité.
Le Ghana rappelle ainsi que parler sa langue n’est pas un repli, c’est un point de départ.
C’est à partir de cette base que les enfants ghanéens pourront, demain, apprendre les langues du monde sans renier la leur, dialoguer sans se perdre, rêver sans s’oublier.
En faisant le choix du multilinguisme enraciné, le Ghana ouvre un nouveau chapitre pour l’éducation africaine.
Loin d’être une simple réforme linguistique, c’est une révolution cognitive et culturelle.
Car avant de parler au monde, un enfant doit d’abord apprendre à parler à son cœur — dans la langue de sa mère.
« Celui qui ignore sa langue s’exile de lui-même », dit un proverbe akan. Le Ghana, lui, a choisi le retour à la maison.
La rédaction
Akondanews.net