Dossier: Laurent Gbagbo quitte la scène politique

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Abidjan le 17 juin 2022- Ce jeudi 17 juin 2021, lorsque le train d’atterrissage de l’avion de ligne de la compagnie Bruxelles Air Line touche le tarmac de l’aéroport international Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan Port-Bouët, cela est d’abord un soulagement général au sein de la galaxie qui l’a toujours soutenu. Ensuite l’ancien président de la République de Côte d’Ivoire qui était lui-même quelqu’un qui revient de loin s’en est réjoui d’ailleurs. Cela faisait en effet, dix ans qu’il avait été privé de la proximité des siens.

Depuis ce 29 novembre 2011 qu’il avait été déporté de la prison de Korhogo – ville située au nord de la Côte d’Ivoire et régentée par les rebelles proches d’Alassane Ouattara – pour être interné dans la prison de la Cour pénale internationale (Cpi), à La Haye, située précisément à Scheveningen banlieue de la capitale néerlandaise, personne autour de Laurent Gbagbo n’imaginait que ce jour arriverait. Sauf lui-même dont la bravoure, l’opiniâtreté et la détermination ne laissaient planer aucun doute sur sa sortie, acquitté totalement par la chambre d’appel de la Cpi et lavé de toutes accusations de crimes contre l’humanité. Cet acquittement mais aussi ce retour, sont d’abord et avant tout sa victoire personnelle, il ne l’a doit qu’à son intégrité morale, sa probité, son innocence avant toute autre chose.

Mais qu’a fait le président Laurent Gbagbo à son retour en Côte d’Ivoire pour que cela soit un sujet politique important ?

Plusieurs milliers de d’Ivoiriens se sont mobilisés pour réserver un accueil chaleureux à l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo à l’aéroport Félix Houphouet Boigny

Il faut dire que l’ancien président ivoirien a posé des actions de deux natures différentes mais des actions qui s’imbriquent les unes dans les autres, au point que cela devient délicat de les analyser sous des aspects strictement personnels ou publics. Essayons de parcourir ces actions depuis cet heureux jeudi 17 juin 2021.

Resté calme malgré les violences faites sur ses partisans

On ne le dit pas assez, mais Laurent Gbagbo a été empêché de fouler le sol de son pays et ses partisans violemment dispersés, par la police nationale. Le premier acte posé par Laurent Gbagbo a été de faire fi des intimidations orchestrées par le régime d’Abidjan.

Finalement l’ancien président a été triomphalement accueilli par les populations et son cortège escorté de l’aéroport à Port-Bouët à Cocody Riviera-Attoban où se trouve son ancien quartier général (QG) de campagne.

Malgré toutes les violences perpétrées par les autorités policières ivoiriennes sur ses partisans, Laurent Gbagbo est resté calme, il n’a fait aucune déclaration politique ce jour-là à son Qg, préférant plutôt saluer cette forte mobilisation des Ivoiriens, preuve qu’il demeure encore dans leurs cœurs malgré dix années d’éloignement.

Sortie inaugurale dans le recueillement

Conformément à ce qu’il s’était promis, il s’est rendu, le 27 juin, à Blouzon village de la sous-préfecture de Ouragahio, sur la tombe de sa génitrice feu Gado Marguerite, soit dix jours après son retour. Il avait profité de ce moment de recueillement très émouvant, pour se rendre à Mama son village natal situé à quelques encablures. Une semaine auparavant, le dimanche 20 juin, l’ancien élève du petit séminaire saint Dominique Savio de Gagnoa, devenu entre temps évangélique, fait son grand retour dans l’Eglise Catholique où il est reçu à bras ouverts et sous les bénédictions du Chef du clergé ivoirien le Cardinal Jean Pierre Kutwa. Ces deux premiers déplacements sont d’ordre privé. Sa première sortie politique véritable, il l’effectuera le weekend du samedi 10 au dimanche 11 juillet 2021. Ce jour-là toujours accompagné de la plupart de ses compagnons politiques, Laurent Gbagbo rend une “visite de fraternité”, à Daoukro, au couple Henri et Henriette Bédié. Ces derniers l’avaient visité en juillet 2019, à Bruxelles, après sa libération. Ce sera pendant ce séjour que l’ancien président ivoirien déclarera officiellement son entrée en politique.

Le lendemain de sa visite, les deux personnalités se rendent à Bédiékro dans le domaine agricole du président du Pdci-Rda. C’est là que Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo ont eu une séance de travail en vue de consolider l’accord de collaboration qui lie leurs deux formations politiques, le Pdci-Rda pour le premier et le Fpi-Gor (Gbagbo ou rien, la tendance restée fidèle et loyale après la rébellion de Pascal Affi Nguessan).
Quelques sorties publiques non moins importantes que l’on notera. Notamment celles que Laurent Gbagbo effectue, le 22 août à Marcory auprès de la Révérende Jeanne Monnet la présidente fondatrice de la Mission évangélique le Rocher des siècles. Celle, du jeudi 20 janvier 2022, à Yopougon à l’Église Protestante Baptiste Œuvres et Mission Internationale (Epbomi). Où il est reçu par le Révérend docteur Yayé Dion Robert président de cette congrégation et président du Consistoire des églises protestantes et évangéliques de Côte d’Ivoire. Ces deux visites ont certes été qualifiées de “remerciements”, mais cela n’enlève rien à leur caractère spécial dès lors qu’il s’agit de Laurent Gbagbo.

Laurent Gbagbo en visite de fraternité à Daoukro chez le président Henri Konan Bédié

Le vrai retour sur la scène politique

“Le président Laurent Gbagbo a pris acte de la volonté et l’obstination de Monsieur Affi Nguessan de prendre en otage le Front populaire ivoirien, foulant au pied les années de sacrifice des militantes et militants du parti (…) Il a demandé au Comité Central d’autoriser la mise en place d’un comité de préparation u Congrès Constitutif “ indique le communiqué issu du Comité Central extraordinaire du Fpi, organisé le 13 août 2021. Au cours de cette rencontre, Laurent Gbagbo fera cette déclaration hautement politique, pour la simple raison qu’elle bouleverse le paysage politique et lui donne une nouvelle configuration : “Quand tu vas d’un village à l’autre, tu rencontres un caillou, (mais) tu n’es pas sorti pour te battre contre un caillou, tu sautes ou bien tu contourne le caillou, et c’est ce que nous allons faire. (Le Fpi c’est nous, laissons Affi avec l’enveloppe et allons avec le contenu. Les bases sont là, les Fédéraux sont là, les comités de base sont là, les Secrétaires de section sont là : nous allons changer de nom, c’est tout ! “ Dès cet instant, le monde apprend avec ceux des détracteurs qui le croyaient fini politiquement, que Laurent Gbagbo fait son come-back et affiche sa ferme volonté de parachever son combat politique.

Le message est très fort et va au-delà de la personne de Pascal Affi Nguessan, il s’adresse surtout à toutes les entités qui l’ont combattu depuis qu’il est arrivé au pouvoir en octobre 2000 jusqu’à son acquittement par la Cpi, en passant par les bombardements de sa résidence et son emprisonnement. Laurent Gbagbo donne au monde entier qu’il est un roseau qui plie mais qui ne rompt pas, quel que soit le degré d’adversité. Les samedi 17 et dimanche 18 octobre 2021, avec ses compagnons de lutte, Laurent Gbagbo fonde le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), au cours d’un congrès constitutif qui mobilise plus de trois millions de participants dont certains sont venus des pays étrangers, africains, européens, américain et asiatique notamment. “Nous avons créé le PPA-CI, notre parti, c’est une structure pour préparer mon retrait (…) Chers camarades, chers amis, mon ambition aujourd’hui, c’est de partir. À cet âge-ci après ce parcours-là, la sagesse c’est de se préparer à partir.” Déclare Laurent Gbagbo devant des milliers de congressistes amassés sous les bâches installées dans le ” village du congrès” qu’abrite le village de Blockhaus non loin de l’hôtel Sofitel Ivoire. Mais il ne faut pas trop se fier à ce discours anticipé d’au-revoir. Tout le monde sait que c’est reparti, Laurent Gbagbo affûte ses armes pour aller à la reconquête de la souveraineté nationale par le pouvoir d’État.

Plusieurs occasions lui seront d’ailleurs offertes pour prévenir tous ceux qui lui ont tailler les croupières. L’opération ”Tapis Rouge pour Gbagbo” est à ce propos une tribune idéale. Organisé, le 20 mars 2022, par la cinquantaine des villages Atchans qui forment le District d’Abidjan et qui ont sont les véritables propriétaires et principaux hôtes de tous ceux qui viennent d’ailleurs, l’événement mobilise plus d’un million de populations autochtones. ” La Côte d’Ivoire a eu comme Présidents Félix Houphouët-Boigny, Henri Konan Bédié, Guéi Robert, et puis après moi, Laurent Gbagbo. Si vous êtes attachés à moi je prends ça comme un signe d’amitié, de camaraderie et un honneur personnel.” Déclare dans un premier temps Laurent Gbagbo sans même citer ou faire allusion à Alassane Ouattara quand il évoque les dirigeants ivoiriens. Devant les cadres Atchans de tous les partis politiques confondus, Laurent Gbagbo analyse les problèmes (occupations illicites, recul des terres cultivables, urbanisation sauvage, etc.) auxquels ce peuple est confronté depuis l’ère coloniale. L’hôte historien du peuple Tchaman (autre appellation des Ébriés) vole dans les plumes de ses adversaires politiques. “L’urbanisation d’Abidjan a dépouillé totalement les Ébriés. C’est pourquoi quand je suis devenu Président, j’ai fait ce que j’ai pu pour donner à des fils Ébriés, des postes qui pouvaient leur permettre d’essayer de corriger un peu eux-mêmes. Parce que je me disais si cela arrivait dans un village, qu’est-ce-qu’on deviendrait ? Sinon ce n’est pas parce que je suis généreux mais c’est parce que je réfléchis un peu. Donc voilà frères, et il nous faut continuer à nous battre.” Une façon de dire que depuis qu’il n’est plus aux affaires, les affaires domaniales, patrimoniales et foncières du pays en général et des Ébriés en particulier, partent en vrille. A qui la faute ?

Sa visite à l’ouest pour guérir les blessures

Le président Laurent Gbagbo ne se prive plus d’occasion pour plaider pour une Côte d’Ivoire réconciliée avec elle-même. C’est tout le sens qu’il donne à la “visite de compassion” qu’il effectue dans l’ouest, du vendredi 7 au dimanche 10 avril 2022. A l’endroit des populations des régions du Cavally et du Guémon qui totalisent chacune 4 départements, Laurent Gbagbo met un point d’honneur au pardon, à la tolérance. Selon l’ancien chef de l’État ivoirien, certes la douleur est difficile à oublier, mais l’oubli est un don de Dieu pour guérir les meurtrissures. À Carrefour Duékoué où il se recueille devant la stèle des victimes des massacres des crises successives qui ont endeuillé la région, c’est un Laurent Gbagbo très ému qui cherche ses mots pour apaiser la douleur de ses hôtes. C’est clair qu’il n’était pas à l’ouest pour remuer le couteau dans la plaie. Cependant sa visite a une valeur plus que symbolique. Elle vient calmer les ardeurs des velléités revanchardes de ceux l’ont soutenu et qui ont payé le prix de ce soutien, contre les bourreaux facilement repérables qui continuent de jouir de l’impunité dont ils bénéficient de la part du régime Rhdp d’Alassane Ouattara.

Laurent Gbagbo a eu d’autres occasions politiques non moins subsidiaires. Comme les deux visites qu’il reçoit dans son village natal, Mama. Celle de la jeunesse et celle des femmes du Parti des peuples africains Côte d’Ivoire PPA-CI et des organisations de la société civile. Mais comment oublier la rencontre entre Alassane Ouattara et l’acquitté de la Cour pénale internationale, le mercredi 28 juillet 2021 ? Ce jour-là à la demande de Laurent Gbagbo fraîchement revenu de La Haye, Alassane Ouattara saute sur l’occasion. ” C’est une rencontre amicale, fraternelle. C’est une bonne chose que l’on se rencontre de temps à autre.” Déclare Laurent Gbagbo devant Alassane Ouattara tout heureux de savoir que ce moment qu’il n’avait jamais prévu ni même dans ses prévisions les plus osées arrive à point nommé. “C’est la rencontre de la décrispation” , “C’est une rencontre histoire entre deux frères” , ” Laurent Gbagbo a puisé au fond de lui-même pour aller vers Alassane Ouattara, l’homme qui lui a fait tant de mal” , ” Retrouvailles entre deux frères”. Ainsi les journaux d’ici et d’ailleurs rivalisent de titres ronflants.

Accolades de retrouvailles entre Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, signe de décrispation politique en Côte d’Ivoire

Le président Laurent Gbagbo est un personnage singulier. Qui d’autre que lui pouvait faire preuve d’une telle tolérance ? Lui qui a été longtemps victime de la méchanceté de ses adversaires politiques, c’est encore lui qui appelle ses mêmes adversaires, au dialogue républicain, à ses partisans au pardon, à la tolérance… Après son acquittement total par la Cpi le 31 mars 2019, et depuis son retour en Côte d’Ivoire le jeudi 17 juin 2021, Laurent Gbagbo a fortement impacté le paysage sociopolitique ivoirien. Sa présence en Côte d’Ivoire est assurément un gage de paix et de tranquillité pour inciter les populations et les autorités à emprunter le chemin de la réconciliation nationale.

Denzel Bereby, Correspondant

akondanews.net

 

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