La colonisation n’a jamais été une aventure civilisatrice, contrairement à ce que certains discours officiels ont longtemps tenté d’imposer. Elle fut avant tout une entreprise systématique de dépossession, de violence et de déshumanisation, organisée par des États européens pour bâtir des empires économiques, politiques et militaires dont les effets structurants perdurent jusqu’à nos jours. La récente décision du Parlement algérien de criminaliser la colonisation et d’exiger des réparations à la France vient raviver un débat que l’histoire n’a jamais véritablement clos.
Le 24 décembre 2025, l’Assemblée populaire nationale algérienne adopte à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation de crime et réclamant des réparations matérielles à l’ancienne puissance coloniale française. Ce vote n’est ni un geste symbolique ni une provocation diplomatique, mais l’aboutissement d’un long combat mémoriel et politique. Il répond aussi aux pressions et menaces à peine voilées de responsables politiques français, dont Bruno Retailleau, qui appelaient à un durcissement des relations avec Alger. L’Algérie, fidèle à son histoire de résistance, n’a ni cédé à l’intimidation ni renoncé à sa souveraineté mémorielle.
Cette initiative algérienne renvoie directement à un précédent français profondément controversé : la loi du 23 février 2005, qui entendait reconnaître le « rôle positif de la colonisation ». Son article 4 exigeait même que l’enseignement scolaire français valorise les aspects prétendument bénéfiques de l’entreprise coloniale. Une tentative de réécriture de l’histoire qui suscita une levée de boucliers chez de nombreux historiens et intellectuels. Gérard Noiriel, Gilbert Meynier, Lucette Valensi ou encore Frédéric Régent dénoncèrent une loi imposant un mensonge officiel sur des crimes de masse, des massacres, l’esclavage et un racisme structurel hérité de la domination coloniale.
Dans les territoires anciennement colonisés, la réaction fut encore plus vive. En Martinique, cette loi fut unanimement qualifiée de « loi de la honte ». Aimé Césaire, figure majeure de la pensée anticoloniale, refusa alors de recevoir Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur et numéro deux du gouvernement français. Pour Césaire, le colonialisme n’était pas un accident de l’histoire, mais le laboratoire idéologique des barbaries européennes modernes. Dans son Discours sur le colonialisme, il établit un lien direct entre colonialisme et nazisme, affirmant que ce que l’Occident reprochait à Hitler n’était pas le crime contre l’homme, mais le crime contre l’homme blanc.
Cette analyse demeure d’une actualité brûlante. La colonisation fut un système global fondé sur la violence extrême : expropriations massives, travail forcé, famines organisées, répressions sanglantes, génocides parfois. Le cas du Congo sous Léopold II de Belgique, où plusieurs millions de personnes périrent dans l’exploitation du caoutchouc, reste l’un des exemples les plus documentés. La France, de l’Algérie à Madagascar, du Cameroun à l’Indochine, a bâti sa puissance industrielle et financière sur le pillage des ressources et la surexploitation des populations colonisées. Le Royaume-Uni fit de même en Inde, en Afrique orientale et australe, en tirant profit du coton, du thé, de l’opium et des minerais. L’Espagne, le Portugal, les Pays-Bas et l’Allemagne participèrent également à cette entreprise de prédation globale.
Les empires coloniaux ont ainsi constitué les fondations matérielles des grandes puissances actuelles. Les infrastructures, les banques, les compagnies commerciales et les industries européennes se sont développées grâce aux richesses extraites des colonies. Comme le rappelait Frantz Fanon dans Les Damnés de la terre, la prospérité des pays impérialistes est indissociable de l’exploitation coloniale. Cette réalité historique rend légitime toute revendication de réparation, malgré les résistances politiques et idéologiques qu’elle suscite encore.
L’argument selon lequel les réparations seraient anachroniques ou juridiquement infondées ne résiste pas à l’examen historique. Le traité de Versailles de 1919 imposa à l’Allemagne des réparations après la Première Guerre mondiale. Israël a bénéficié de compensations financières substantielles pour les spoliations et crimes commis pendant la Shoah. Pourquoi les crimes coloniaux, qui ont fait des millions de victimes et détruit des sociétés entières, devraient-ils être exclus de toute reconnaissance matérielle ?
En criminalisant la colonisation, l’Algérie affirme une position claire : celle du refus de l’oubli et de la falsification historique. Elle rappelle que la mémoire n’est pas un luxe moral, mais un enjeu de justice et de dignité. En ce sens, la démarche algérienne dépasse le cadre bilatéral avec la France. Elle interpelle l’ensemble du continent africain et, plus largement, tous les peuples ayant subi la domination coloniale.
Aimé Césaire écrivait que la vie n’est pas un spectacle et que la souffrance des peuples ne saurait être reléguée au rang de simple décor historique. En osant réclamer des réparations, l’Algérie refuse l’attitude stérile du spectateur et assume pleinement son rôle d’acteur de l’histoire. Un exemple dont pourraient s’inspirer de nombreux pays africains au sud du Sahara, encore prisonniers des dépendances économiques, politiques et monétaires héritées de la colonisation.
Loin d’être un retour en arrière, la criminalisation de la colonisation ouvre un débat essentiel sur les fondements réels de l’ordre mondial contemporain. Elle rappelle que la domination actuelle de certaines puissances n’est pas le fruit d’un mérite abstrait, mais le résultat d’une histoire de violence organisée. Reconnaître cette vérité est une condition indispensable à toute réconciliation authentique entre les peuples.
La rédaction
Akondanews.net