Bouillon d’Histoire : réflexion sur le Panafricanisme

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Depuis quelque temps, nous assistons à l’émergence d’une Afrique digne, une Afrique qui refuse l’aliénation. L’ensemble des règles admises et intériorisées comme normes par les Africains depuis la colonisation et même depuis la Traite négrière et l’esclavage, et qui amène à penser que les Noirs sont des êtres inférieurs commence, fort heureusement, à s’effriter.
La communauté internationale se trouve ébranlée par une farouche « contre-attaque » qu’elle n’avait pas prévue de la part des jeunesses africaines, notamment, poussant les tenants de la FrançAfrique, par exemple, à concevoir et envisager de nouveaux paradigmes dans leurs relations avec l’Afrique.

On observe même au sein de l’unanimisme apparent des palais africains des frémissements de plus en plus perceptibles. Des voix commencent à s’élever pour dénoncer courageusement l’intolérable ingérence de l’Occident dans la gestion quotidienne des affaires du continent. Cette prise de conscience s’opère par une remise en cause manifeste des systèmes stratégiques de domination politique, économique et social, savamment conçus et mis en œuvre par l’Occident pour perpétuer, malgré les indépendances, sa mainmise sur ses anciennes colonies d’Afrique. Cette remise en cause s’exprime à travers la (re) naissance d’un mouvement qu’on peut qualifier de néo-panafricanisme qui ambitionne de reprendre le combat de la dignité de l’Afrique là où les héros du panafricanisme originel l’ont laissé.

Né au début du XXème siècle dans les milieux d’intellectuels anglo-saxons, en particulier, afro-américains et afro-caribéens, le panafricanisme était, par essence, un mouvement d’idées, une vision politique qui cherchait à unifier les Africains d’Afrique et les membres de la Diaspora africaine en une communauté globale pour lutter plus efficacement contre l’asservissement dont ils sont l’objet. Le panafricanisme aura pour pères fondateurs Claude Mckay, Countee Culen, Langston Hugues, Williams E. B. Dubois, Marcus Garvey, l’évêque méthodiste Alexander Walthers, George Padmore, Henry Sylvester Williams. C’est ce dernier, Henry Sylvester Williams, Avocat né à Trinité-et-Tobago qui organisa à Londres, en 1900, la première conférence de son association africaine. Pour la première fois, le mot panafricanisme sera utilisé et deviendra un élément du vocabulaire des intellectuels noirs. Ces conférences, tenues périodiquement, prendront plus tard le nom de Congrès panafricains. Leurs objectifs consistent à dresser les problèmes de l’Afrique liés à la colonisation et d’en proposer des solutions par la voie pacifique.

Le mouvement va gagner le continent à travers les grandes figures telles que Nnamdi Azikiwe, Obafemi Awolowo et Jaja Wachuku du Nigeria, Hastings Banda du Malawi, Jomo Kenyatta du Kenya mais surtout Francis Kofie Kwame Nkrumah du Ghana, leader de premier plan de la pensée panafricaine.

Le panafricanisme sera considéré par Nkrumah comme la voie incontournable de développement et d’affirmation de la souveraineté et de l’identité des Etats africains jadis colonisés par l’Occident. C’est le nationalisme africain dont le slogan et mot d’ordre « l’Afrique aux africains » traduit, éloquemment, cette vision politique.

Mais après la décolonisation qui était l’une de ses principales revendications et le coup d’arrêt porté au mouvement par les impérialistes et leurs valets locaux ayant conduit à la déchéance de Nkrumah, le panafricanisme va connaître un essoufflement et sera rangé aux oubliettes.

En effet, le rêve africain de Nkrumah, traduit par son fameux cri de cœur «Africa must unite», va se heurter à des résistances idéologiques et tactiques de la part de certains de ses pairs tels que Félix Houphouët-Boigny et Léopold Sédar Senghor. Ceux-ci opposent à la vision de l’Osagyefo qui préconise un fédéralisme des Etats de l’Afrique (les États-Unis d’Afrique), un courant qualifié de minimaliste et gradualiste qui prônent le maintien de la « balkanisation » du continent au nom du principe du respect des frontières héritées de la colonisation. Ils préfèrent aller à l’unité de façon pragmatique, graduellement, au travers de grands ensembles régionaux. C’est la théorie de l’unité par cercles concentriques chère à Senghor. A l’analyse, on se rend bien compte aujourd’hui, qu’au fond, ces grands ensembles régionaux (CEDEAO, CEMAC et même l’UA) demeurent des instruments de la perpétuation de la domination des anciennes puissances coloniales sur l’Afrique.

Vilipendé et diabolisé par les occidentaux qui le considéraient comme un agent au service du communisme et tentaient de museler cette voix dissonante d’une Afrique radicale, lâché par ses pairs africains, l’Osagyefo Nkrumah est renversé par un coup d’État militaire, en février 1966, pendant qu’il effectuait un voyage en Chine. Il s’exila en Guinée et mourut d’un cancer, en 1972, dans un hôpital de Bucarest, en Roumanie. Ainsi prit fin le rêve panafricain de Nkrumah.

Mais le concept réapparaîtra dans le débat politique sous la révolution conduite par le capitaine Thomas Isidore Noël Sankara qui créera à cet effet un Institut des Peuples Noirs au Burkina Faso, en 1985. Il sera à nouveau mis sous l’éteignoir après l’assassinat du père de la révolution burkinabè.

Au total, on peut dire que toutes ces entreprises menées pour la défense de la souveraineté des anciennes colonies africaines, considérées comme le combat de la deuxième indépendance, ont connu des fortunes diverses. Les peuples africains assistaient, apeurés, impuissants ou dans une indifférence coupable, à leur mise à mort ou carrément à celle de leurs auteurs. Nkrumah, après avoir été le héros adulé de l’indépendance ghanéenne, a mené pratiquement seul le combat pour la défense de la souveraineté et de la dignité des pays fraîchement sortis du giron colonial. Avant lui, c’était Patrice Emeri Lumumba qui, à cause de ses ambitions souverainistes, affrontait également seul la bourrasque et la levée de boucliers (au propre) de la fameuse Communauté internationale. Thomas Sankara a connu le même sort.

Mais dans le contexte actuel, heureusement, on note un changement qualitatif dans le comportement d’une majeure partie des peuples africains et une prise de conscience irréversible des maux qui minent le continent, comme je l’ai souligné plus haut. Internet, les réseaux sociaux et les médias patriotiques avec une floraison de titres sont mis à contribution pour mener, sans relâche, le combat de l’opinion.

La flamme pour le combat de la souveraineté par le panafricanisme semble avoir repris bien qu’encore faible et vacillante. Cependant, la dynamique néo-panafricaniste gagnerait, comme l’ont fait ses pères fondateurs, à créer et entretenir un élan vers la recherche de l’unité et de la solidarité et à s’inscrire dans une unicité d’actions plutôt que de se disperser dans des initiatives isolées, disparates, ponctuelles et circonscrites.

Car de la solidarité, de l’entente et de la détermination des peuples africains viendra le succès. Pour également espérer des chances de réussite, le néo-panafricanisme devrait aussi briser les digues des cercles restreints des milieux jeunes, intellectuels et de la Diaspora pour toucher durablement et imprégner profondément toutes les strates des sociétés africaines.

Mme Clotilde Ohouochi Clotilde, ancienne ministre de la Solidarité, de la Santé, de la Sécurité sociale et des Handicapés de Côte d’Ivoire

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