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Rupture historique au PPA-CI : la radiation d’Ahoua Don Mello scelle la fin de quarante ans de compagnonnage avec Laurent Gbagbo

Le premier congrès ordinaire du parti de l’ancien président ivoirien a entériné, le 14 mai 2026, l’exclusion définitive de l’un de ses cadres les plus emblématiques. Au-delà du cas personnel, cette décision révèle la profondeur des fractures qui traversent l’opposition ivoirienne à l’aube d’un nouveau cycle politique.

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 Rupture historique au PPA-CI : la radiation d’Ahoua Don Mello scelle la fin de quarante ans de compagnonnage avec Laurent Gbagbo

Un couperet tombé au Palais de la Culture

Il aura suffi d’une journée pour mettre un terme officiel à plus de quatre décennies de compagnonnage politique. Le jeudi 14 mai 2026, au premier jour du tout premier congrès ordinaire du Parti des Peuples Africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), réuni au Palais de la Culture de Treichville, les congressistes ont voté la radiation définitive de trois figures du parti fondé en octobre 2021 par Laurent Gbagbo : Ahoua Don Mello, ancien vice-président exécutif chargé du district des Lacs et de la promotion du panafricanisme ; Fernand Ahilé, ancien directeur de la communication de Don Mello ; et Kanga Kouakou Antoine, maire de M’Batto, dont le récent ralliement au Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix (RHDP) au pouvoir avait déjà scellé le sort.

La sanction s’inscrit dans un mouvement disciplinaire d’une ampleur inédite pour le parti : au total, soixante-et-un cadres et militants ont été frappés de sanctions allant de la suspension à la radiation. Quatorze autres responsables, dont le député Stéphane Kipré, élu de Gboguhé-Zaïbo, et le professeur Georges Armand Ouégnin, ont été suspendus de toute activité pour dix-huit mois. Onze militants supplémentaires écopent d’une suspension de douze mois pour avoir participé aux législatives du 27 décembre 2025 malgré la consigne de boycott actif décrétée par la direction. Le congrès a, dans le même mouvement, reconduit Laurent Gbagbo à la présidence du parti, malgré la promesse publique de l’ancien chef d’État, formulée en octobre 2025, de céder la main pour se consacrer à sa famille.

Ahoua Don Mello : du Parti communiste français aux BRICS

Comprendre la portée symbolique de cette radiation suppose de rappeler le parcours hors norme du sanctionné. Né le 23 juin 1958 à Bongouanou, dans le centre-est ivoirien, d’un père agni et d’une mère baoulé, Ahoua Don Mello incarne la figure du technocrate intellectuel passé à la politique. Diplômé de l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny de Yamoussoukro, puis docteur-ingénieur de l’École nationale des ponts et chaussées de Paris à 27 ans, il est aussi l’inventeur du géopavé, brevet ivoirien.

C’est en France, en 1983, qu’il rencontre Laurent Gbagbo, alors en exil. Militant au Parti communiste français, Don Mello cofonde avec d’autres intellectuels de gauche le Mouvement d’Initiative pour les Droits Démocratiques (MIDD), avant de devenir l’un des bâtisseurs du Front Populaire Ivoirien (FPI). Président du comité de contrôle du FPI de 1990 à 1996, il marque une première rupture en fondant en 1997 son propre parti, « La Renaissance », avant de réintégrer le FPI en 2000.

Sa consécration administrative survient la même année : Laurent Gbagbo, devenu président de la République, le nomme à la tête du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD), qu’il dirige pendant onze ans en pilotant près de deux cents projets d’infrastructures par an. En décembre 2010, en pleine crise post-électorale, il intègre le gouvernement d’Aké N’Gbo comme ministre de l’Équipement et de l’Assainissement et porte-parole. L’effondrement du pouvoir Gbagbo en avril 2011 le précipite dans un long exil, durant lequel il devient conseiller spécial du président guinéen Alpha Condé (2014-2021), puis se réinvente en haut représentant des BRICS pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, fonction qui le rapproche des cercles d’affaires russes.

Lors de la création du PPA-CI en octobre 2021, à la suite de la rupture entre Laurent Gbagbo et Pascal Affi N’Guessan, Don Mello rejoint naturellement le nouveau parti, dont il devient vice-président exécutif. Il y porte deux dossiers stratégiques : l’ancrage territorial dans le district des Lacs et la « promotion du panafricanisme », ligne idéologique chère à Gbagbo.

Une candidature de « précaution » devenue ligne de fracture

Le point de bascule survient à l’été 2025. Alors que la candidature de Laurent Gbagbo à la présidentielle du 25 octobre est compromise par sa radiation de la liste électorale, Don Mello plaide en interne pour la préparation d’une candidature alternative. Une note confidentielle suggérant cette option fuite début juillet dans la presse. La direction du parti, par la voix du président-exécutif Sébastien Dano Djédjé, réaffirme avec fermeté dans un communiqué du 13 juillet 2025 qu’il n’y a « ni plan B, ni plan de précaution » : seule la candidature de Gbagbo, désignée par le Comité central du 9 mars 2024, vaut pour le PPA-CI.

Don Mello passe outre. Le 31 juillet 2025, lors d’une conférence de presse à la Maison de la Presse d’Abidjan-Plateau, il déclare solennellement sa candidature, présentée comme une candidature « de précaution » destinée à éviter la « politique de la chaise vide » et à laisser une chance à l’alternance si Alassane Ouattara ne procédait pas à une amnistie de Gbagbo. « Je reste Laurent Gbagbo », assure-t-il, en précisant qu’il se retirerait en cas d’éligibilité de son mentor. La sanction est immédiate : quelques heures plus tard, par décision N°0051/2025/PP/PPA-CI, Gbagbo met fin à ses fonctions de vice-président exécutif. Justin Koné Katinan hérite de la promotion du panafricanisme, Jean Gervais Tchéidé reprend l’intérim sur le district des Lacs.

Maintenant sa candidature, validée par le Conseil constitutionnel le 8 septembre 2025, Don Mello concourt face à Alassane Ouattara, Simone Gbagbo, Jean-Louis Billon et Henriette Lagou. Le scrutin du 25 octobre lui sera cruel : selon les chiffres rapportés par la presse ivoirienne, il recueille environ 1,97 % des suffrages, loin derrière le président sortant largement réélu, confirmant la lecture de ceux qui dénonçaient une candidature « de témoignage ». Il prend acte des résultats le 29 octobre via l’AIP, dénonçant des irrégularités et appelant à des « mesures d’apaisement » et à un dialogue national inclusif.

La mécanique disciplinaire : du conseil de discipline au congrès

La voie vers la radiation suit une procédure formalisée. Le 8 avril 2026, à Cocody-Riviera Bonoumin, le Conseil de discipline du PPA-CI auditionne Ahoua Don Mello ainsi que quatorze de ses proches, à la suite d’une plainte déposée par Sébastien Dano Djédjé. Les mis en cause défendent leur initiative en invoquant « la nécessité de maintenir le parti dans le jeu politique » après l’inéligibilité de Gbagbo. La direction y voit, elle, une « entreprise de défiance » caractérisée.

Le 5 mai 2026, le Conseil stratégique et politique du PPA-CI adopte la décision n°01-2026/CSP/PPA-CI, validée par le président du parti le 13 mai, qui défère au congrès les cas d’Ahoua Don Mello, Kanga Kouakou Antoine et Fernand Ahilé, tout en interdisant leur accès aux assises, aux côtés de Stéphane Kipré, Prince Arthur Dalli, Georges Armand Ouégnin et Blaise Lasm (en détention). Le 14 mai, le congrès, instance souveraine, entérine les radiations à l’unanimité affichée des congressistes. Officiellement, le motif est la « violation des textes du parti » : pour Don Mello, la rupture de la ligne de candidature unique ; pour Ahilé, son rôle d’appui à la campagne dissidente ; pour Kanga, son ralliement au parti au pouvoir.

Réactions : silence apparent, message moscovite et défections en chaîne

La réaction d’Ahoua Don Mello est elle-même un événement politique. Quelques heures après sa radiation, il publie depuis Moscou — où il se trouve dans ses fonctions au sein de l’alliance internationale des BRICS — un message à la tonalité ostensiblement géopolitique : « Il fait très beau à Moscou aujourd’hui, 14 mai 2026, et cela sera ainsi pendant une semaine. La lutte pour le monde multipolaire continue. » Une publication interprétée par plusieurs commentateurs comme une réaffirmation de sa ligne idéologique souverainiste et pro-BRICS, voire comme un message indirect à Gbagbo, sans toutefois nommer ni le parti ni l’ancien président.

Le ton tranche avec la lettre acide adressée à Gbagbo en août 2025, dans laquelle Don Mello accusait son « camarade » d’être « pris en otage par un groupe qui organise [s]on éloignement d’avec [s]es camarades de longue date » et qui « ne rêve que d’héritage politique ». Sur le fond, il avait déjà alors plaidé pour la primauté des « idées » sur la « personne ».

Du côté du PPA-CI, le communiqué officiel est laconique : « Le PPA-CI prend acte de cette décision personnelle et souhaite bon vent à cet ancien collaborateur du président Laurent Gbagbo. » Sébastien Dano Djédjé, architecte de la procédure, défend dans Jeune Afrique l’idée qu’« il faut régler tous ces problèmes » avant le congrès, présenté comme l’instance souveraine. Stéphane Kipré, suspendu mais non radié, joue la carte de la fidélité conditionnelle : à la veille du congrès, il réaffirme son allégeance à Gbagbo, « leader incontesté du parti et de la gauche ivoirienne », tout en plaidant pour une réorganisation interne et un « dialogue ».

Mais la radiation produit des effets centrifuges immédiats. Dès le 15 mai 2026, Zahi Olivier Zabo, représentant du PPA-CI au Nigeria, annonce sa démission dans une lettre adressée au président du parti. Il y dénonce « un manque de démocratie interne, un refus manifeste de l’alternance », estime que la radiation de Don Mello, « personnalité majeure et poids lourd politique », a « profondément renforcé [s]es inquiétudes », et critique ouvertement la reconduction de Gbagbo « malgré [son] âge très avancé, sans véritable ouverture à une relève générationnelle ». Plusieurs cadres suspendus, anonymement cités par Connectionivoirienne, affirment que « les trois quarts des résolutions du congrès ne résisteront pas à un tribunal sérieux », laissant entrevoir une bataille judiciaire potentielle. À l’inverse, des figures du PPA-CI proches de la ligne officielle estiment que Don Mello a « brisé une ligne rouge » et que la sanction, lourde, était « justifiée ».

Une opposition fracturée à la veille d’une recomposition

Pour le PPA-CI, la radiation de Don Mello cristallise un paradoxe. D’un côté, elle obéit à une logique de discipline organisationnelle classique : un cadre qui se présente contre la ligne officielle du parti rompt le contrat militant. De ce point de vue, Laurent Gbagbo restaure l’autorité d’une direction affaiblie par la séquence électorale 2025 — une présidentielle perdue par défaut d’éligibilité et une stratégie de boycott actif des législatives qui a laissé le RHDP en roue libre, jusque dans le fief de Mama (village natal de Gbagbo), où le siège de député est désormais détenu par un élu du parti présidentiel.

D’un autre côté, cette purge accentue l’isolement politique du PPA-CI. Le parti se présente comme la principale force de gauche ivoirienne, revendique plus d’un millier de prisonniers et de nombreuses victimes liées à la mise en œuvre du boycott, mais voit s’effriter ses bastions et ses cadres. Au moment même où Alassane Ouattara ratisse large en réintégrant d’anciens dissidents comme Marcel Amon-Tanoh ou Albert Mabri Toikeusse, et en accueillant le député-maire Kanga Kouakou Antoine que le PPA-CI vient de radier, Gbagbo, lui, restreint son périmètre.

La radiation s’inscrit également dans une dynamique de purge plus longue : en novembre 2025 déjà, vingt-deux cadres, dont Blaise Lasm, avaient été révoqués pour leur position sur les législatives. Aux yeux de plusieurs observateurs cités par Connectionivoirienne, le parti glisse dangereusement vers une logique de « cercle restreint », au risque d’apparaître comme une formation « gourou-centrée », selon les mots — sévères — d’internautes hostiles.

Démocratie interne, leadership et arrière-plan géopolitique

Au-delà de la querelle de personnes, l’affaire Don Mello pose une question structurante pour la vie politique ivoirienne : celle de la démocratie interne aux partis. La controverse autour de la reconduction de Gbagbo, qui revient sur sa promesse de retrait après avoir, selon ses détracteurs, négligé la préparation de sa propre succession, fait écho au débat ouvert dans le camp adverse autour du quatrième mandat d’Alassane Ouattara. Dans les deux cas, la même phrase a été utilisée pour justifier un maintien : « Le devoir peut parfois transcender la parole donnée. » Aux yeux d’analystes ivoiriens, le paysage politique national tend à se structurer autour de leaderships personnalisés et durables, là où la rotation générationnelle peine à s’imposer.

Un autre élément, plus discuté et moins documenté, mérite d’être mentionné avec prudence : plusieurs commentaires de presse africaine, notamment dans Maliactu, ont vu dans la radiation un possible enjeu géopolitique, en lien avec la proximité revendiquée de Don Mello avec les BRICS et les réseaux d’affaires russes. Cette lecture, qui transformerait la sanction en signal d’alignement diplomatique, n’apparaît pas dans les motifs officiels du parti et relève à ce stade davantage de l’interprétation que du fait établi. Elle mérite néanmoins d’être notée tant elle illustre la manière dont la vie interne des partis africains est désormais lue à travers le prisme des recompositions internationales.

Quelles échéances pour la suite ?

À l’horizon des prochaines consultations — municipales, régionales et, à plus long terme, présidentielle suivante —, l’opposition ivoirienne sort fragmentée de cette séquence. Le PPA-CI, recentré autour de Gbagbo et de son noyau dur (Dano Djédjé, Koné Katinan, Tchéidé), peut compter sur une base militante mobilisée mais réduite. Don Mello, fort d’un capital intellectuel et international réel mais d’un score électoral marginal, pourrait être tenté de relancer sa formation « La Renaissance » ou de capitaliser sur son ancrage panafricaniste pour incarner une troisième voie souverainiste. Les suspendus pour dix-huit mois — Kipré, Ouégnin et d’autres — constituent un réservoir d’éventuels dissidents, dont la trajectoire pèsera sur la cohésion du parti à moyen terme.

L’affaire Ahoua Don Mello illustre, en définitive, une vérité politique connue : un parti ne survit que par l’équilibre entre la discipline collective qui le constitue et la respiration démocratique qui le légitime. En radiant celui qui fut, avec Laurent Gbagbo, l’un des architectes de la gauche ivoirienne moderne, le PPA-CI a tranché en faveur de la première. Reste à savoir si cette autorité reconquise compensera, dans la durée, le coût politique d’une rupture qui prive l’opposition d’une de ses voix les plus singulières — et l’ancien président d’un compagnon de plus de quarante ans.

Rédaction Akondanews.net — Abidjan

Tags :PolitiqueGouvernance

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