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Éditorial – Trump et Xi : TikTok, commerce et la diplomatie du XXIe siècle
Donald Trump n’a jamais manqué une occasion de mettre en scène sa diplomatie comme un spectacle à la fois politique et médiatique. L’annonce faite ven...
AkondaNews5 min de lecture
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Donald Trump n’a jamais manqué une occasion de mettre en scène sa diplomatie comme un spectacle à la fois politique et médiatique. L’annonce faite vendredi 19 septembre selon laquelle il aurait obtenu « des progrès » avec le président chinois Xi Jinping sur un accord concernant TikTok et sur des dossiers commerciaux illustre à merveille cette stratégie. En promettant une rencontre lors du sommet de l’APEC en Corée du Sud fin octobre, l’actuel président américain envoie un message : malgré les tensions accumulées, le dialogue avec Pékin n’est pas rompu. Mais derrière ce discours optimiste se cache une réalité beaucoup plus nuancée, voire incertaine.
TikTok, bien plus qu’une application Ce que Trump appelle « l’approbation du deal TikTok » n’est en réalité pas confirmé par Pékin. Le communiqué officiel chinois évoque seulement le respect des règles du marché et la nécessité pour les entreprises de trouver, par elles-mêmes, un compromis conforme aux lois nationales. En clair : pas question pour la Chine d’entériner publiquement ce qui pourrait apparaître comme une capitulation face aux pressions américaines. TikTok n’est pas une application comme les autres. Derrière les vidéos légères et virales se joue une bataille de souveraineté numérique. Aux États-Unis, l’application compte 170 millions d’utilisateurs : une audience colossale, capable d’influencer des générations entières. Pour Washington, laisser une telle plateforme sous le contrôle de ByteDance, une société chinoise, représente un risque sécuritaire majeur. Pour Pékin, au contraire, céder la propriété de TikTok serait un précédent dangereux : cela reviendrait à admettre que la puissance américaine peut dicter la destinée des fleurons technologiques étrangers. Trump, entre stratégie intérieure et bras de fer extérieur Le discours triomphaliste de Donald Trump s’inscrit aussi dans un contexte politique intérieur. À l’approche des élections, chaque succès diplomatique, même partiel, devient un argument de campagne. TikTok est un symbole fort : protéger les données des citoyens américains et montrer que l’Amérique reste capable d’imposer ses règles aux géants étrangers. C’est aussi un message à destination de son électorat : l’Amérique « d’abord », y compris dans le numérique. Mais l’optimisme affiché masque les zones d’ombre. Quels sont les termes réels de l’accord « en principe » annoncé ? Quelles garanties existent sur le transfert des actifs à des investisseurs américains ? Les contours du deal restent volontairement flous, et Pékin ne confirme rien de définitif. Ici encore, Trump maîtrise l’art de l’annonce, quitte à enjoliver la réalité. Xi Jinping, la prudence stratégique Du côté de Pékin, la posture est toute autre. Xi Jinping ne pouvait pas ignorer la nécessité d’apaiser temporairement la relation bilatérale, mais il s’est bien gardé d’offrir à Trump une victoire trop évidente. Le communiqué publié par Xinhua est révélateur : il insiste sur le respect du marché, des lois et des intérêts chinois. Autrement dit, la Chine veut garder la main, éviter toute apparence de faiblesse et continuer de jouer sur le temps long. La Chine sait que les États-Unis sont traversés par leurs propres contradictions : besoin d’investissements, dépendance à certains flux commerciaux, divisions internes sur la manière de gérer la concurrence chinoise. Xi Jinping capitalise sur cette ambiguïté : donner l’image d’un partenaire ouvert au dialogue, tout en consolidant ses propres positions stratégiques. L’histoire longue des tensions sino-américaines Cet épisode s’inscrit dans une histoire plus vaste. Depuis l’entrée de la Chine à l’OMC en 2001, les relations commerciales entre Pékin et Washington oscillent entre coopération et rivalité. Sous Barack Obama, le « pivot vers l’Asie » marquait déjà une volonté américaine de contenir l’influence chinoise. Sous Trump, la guerre commerciale s’est accentuée, avec des tarifs douaniers, des restrictions technologiques et une rhétorique musclée. Sous Biden, la rivalité stratégique a pris une dimension plus globale, incluant la question de Taïwan, l’Indopacifique et la coopération avec les alliés européens. TikTok n’est qu’un chapitre de cette confrontation plus large : il symbolise la nouvelle frontière de la rivalité sino-américaine, à savoir le contrôle des données, des réseaux et de l’économie numérique. Au-delà de TikTok : fentanyl, Ukraine et commerce Lors de leur appel, Trump a évoqué d’autres dossiers sensibles : la lutte contre le fentanyl, cette drogue qui ravage les États-Unis, la guerre en Ukraine, ou encore les accords commerciaux. Ces thèmes montrent que, malgré la compétition acharnée, les deux pays n’ont pas d’autre choix que de parler. Sur le fentanyl, Washington a besoin de Pékin, qui est un producteur clé de précurseurs chimiques. Sur l’Ukraine, la Chine joue un rôle ambigu, entre proximité avec Moscou et volonté de s’afficher comme médiateur global. Sur le commerce enfin, l’interdépendance reste massive, malgré les discours de « découplage ». Chaque dossier est une pièce de l’échiquier global. En annonçant une rencontre à l’APEC, Trump et Xi cherchent à montrer que les canaux diplomatiques restent ouverts. Mais il serait naïf de croire à une réconciliation durable. L’éditorialiste face à un paradoxe Que faut-il retenir de cette séquence ? D’un côté, Trump se félicite d’avancées qui restent à vérifier ; de l’autre, Xi entretient le flou stratégique. Les États-Unis et la Chine avancent ainsi entre confrontation et coopération, rivalité et interdépendance. TikTok, au fond, devient le miroir de cette relation : une application légère, mais un enjeu lourd. Ce que nous observons est moins un accord qu’une mise en scène. Trump y voit un atout électoral et un signal de fermeté ; Xi y voit une opportunité de temporiser sans céder. Entre eux, l’APEC devient un théâtre où chaque mot, chaque image sera scruté comme un indice du rapport de force du XXIe siècle. TikTok pourrait bien rester dans l’histoire comme l’un des premiers symboles d’une « guerre froide numérique ». Mais l’enjeu dépasse largement une application : il concerne la manière dont les deux plus grandes puissances de la planète s’affrontent et coopèrent à la fois, dans un monde où la technologie, le commerce et la sécurité sont désormais inséparables. L’APEC, fin octobre, ne sera pas la fin d’un conflit, mais un nouvel acte dans une pièce qui s’écrit sous nos yeux. Kouachiada, correspondant en Allemagne Akondanews.netTags :AfriqueSociété
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