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Ebola en Ituri : une souche sans vaccin, une Afrique mieux outillée que jamais

SANTÉ PUBLIQUELe gouvernement congolais a déclaré le 15 mai 2026 la dix-septième épidémie d'Ebola de son histoire dans la province orientale de l'Ituri. Le virus identifié est de souche Bundibugyo — la plus rare des grandes souches d'Ebola, et celle pour laquelle aucun vaccin n'est aujourd'hui homologué. Mais cette épidémie survient dans un continent qui, depuis cinq ans, a profondément transformé son architecture de réponse aux crises sanitaires.

Abidjan, dimanche 17 mai 2026

9 min de lecture
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Ebola en Ituri : une souche sans vaccin, une Afrique mieux outillée que jamais

Il aura fallu dix jours entre le premier signal et la confirmation officielle. Le 5 mai 2026, l'Organisation mondiale de la santé a reçu un signal de cas suspects et a envoyé une équipe sur le terrain. Les premiers échantillons testés à Mungbwalu étaient négatifs. Ce n'est que le 15 mai que l'Institut national de recherche biomédicale a confirmé les cas positifs.

Dix jours. Dans la grammaire des épidémies hémorragiques, c'est à la fois trop et raisonnable. Trop, parce qu'à chaque jour qui passe, les chaînes de transmission s'étendent. Raisonnable, parce que les premiers tests négatifs ne prouvent rien — ils peuvent refléter une mauvaise qualité d'échantillon, un mauvais moment de prélèvement, ou une dynamique épidémique encore latente.

C'est précisément ce qu'a rappelé le directeur général d'Africa CDC, Jean Kaseya, dans un entretien à RFI publié vendredi soir : « On peut dire que tout délai dans une flambée d'Ebola est préoccupant, mais que les premiers échantillons négatifs ne suffisent pas à exclure une flambée. Cela peut dépendre du moment du prélèvement, de la qualité de l'échantillon, du choix des cas testés, du transport ou de la dynamique de transmission. Nous devons examiner la chronologie complète avant de conclure que ce délai a aggravé la situation. »

Les faits, dans leur état au 16 mai 2026

Le gouvernement de la République démocratique du Congo a officiellement déclaré, ce vendredi 15 mai, la 17ᵉ épidémie de la maladie à virus Ebola dans les zones de santé de Rwampara, Mongwalu et Bunia, en province de l'Ituri. Selon le ministre de la Santé publique, Hygiène et Prévoyance sociale, les analyses de l'Institut national de recherche biomédicale ont confirmé huit cas positifs sur treize échantillons prélevés, souche Bundibugyo. À ce jour, 246 cas suspects et 80 décès ont été notifiés, dont quatre testés positifs.

L'épidémie s'étend déjà au-delà des frontières congolaises. La République de l'Ouganda à travers son ministère de la Santé a confirmé un cas de maladie à virus Ebola de souche Bundibugyo. Selon un communiqué rendu public ce vendredi 15 mai 2026 et signé par le Dr Diana Atwine, secrétaire permanente du ministère de la Santé, il s'agit d'un Congolais de 59 ans admis à l'hôpital musulman de Kibuli le 11 mai 2026. Il présentait une détresse respiratoire, des épisodes de fièvre, des douleurs épigastriques, des nausées ainsi que des difficultés à uriner. Son état s'est dégradé et il est décédé le 14 mai 2026 en soins intensifs, des suites d'hémorragies.

L'Ouganda précise que le pays n'a, à ce stade, recensé aucune transmission locale. Il s'agit d'un cas importé. Mais la séquence — un patient congolais hospitalisé à Kampala, décédé en soins intensifs avec rapatriement de la dépouille — illustre la première règle de toute flambée à Ebola : la maladie circule à la vitesse des mobilités humaines, et l'Ituri est précisément l'une des régions les plus mobiles du continent.

La proximité de ces zones avec les frontières de l'Ouganda et du Soudan du Sud, combinée à d'importants mouvements de population, notamment liés aux activités minières, accentue le risque d'une propagation transfrontalière.

Mongwalu, l'un des deux principaux foyers de l'épidémie, est une zone aurifère ancienne, héritage de l'exploitation coloniale belge, aujourd'hui caractérisée par une économie minière artisanale qui attire chaque année des dizaines de milliers de chercheurs d'or du Congo, de l'Ouganda voisin et du Soudan du Sud. La géographie économique du virus est aussi la géographie politique du désordre.

Bundibugyo : la souche qui n'a pas de vaccin

Au-delà des chiffres, c'est la nature du virus identifié qui inquiète les autorités sanitaires africaines. Le déclarant du Centre africain de contrôle et de prévention des maladies, Jean Kaseya, a été d'une clarté sans équivoque vendredi soir : « Généralement, nous parlons des trois souches. Il y en a une vingtaine, mais généralement on parle de trois souches pour Ebola : la souche "Zaïre", que l'on connaît, la souche "Soudan", et la souche "Bundibugyo". C'est de celle-là dont on parle. Cette souche n'a pour le moment aucun vaccin disponible, aucun médicament disponible. Nous avons des vaccins candidats, des médicaments candidats sur lesquels nous sommes en train de travailler. »

Cette précision, technique en apparence, est l'élément le plus grave de l'annonce du 15 mai. Au cours des deux dernières décennies, la communauté médicale internationale a développé des outils efficaces contre la souche Zaïre — la plus létale, mais aussi la plus étudiée. Le vaccin Ervebo a été homologué en 2019 et utilisé avec succès lors des épidémies de 2018-2020 dans l'est congolais et de 2022 en Ouganda contre la souche Soudan, avec un vaccin spécifique.

La souche Bundibugyo, identifiée pour la première fois en Ouganda en 2007 puis réapparue en 2012 en RDC, échappe à ce dispositif. Aucun vaccin homologué n'existe contre elle. Et si les protocoles thérapeutiques expérimentaux peuvent réduire la létalité, ils ne préviennent pas la transmission. La riposte repose donc, comme dans les années 1990, sur les trois piliers classiques : surveillance épidémiologique, isolement des cas, traçage des contacts.

Laboratory testing by DRC's National Institute of Biomedical Research found the Bundibugyo strain in 13 of 20 samples. The outbreak has raised regional concern because Ituri borders Uganda and South Sudan, and the affected areas see significant cross-border population movement.

Une riposte africaine en formation accélérée

C'est précisément ici que se joue le second enseignement de cette épidémie. Pour la première fois dans l'histoire d'Ebola, la riposte ne sera pas dirigée depuis Genève ou Atlanta, mais coordonnée depuis Addis-Abeba.

Face à l'urgence, l'Africa CDC a rapidement convoqué une réunion de coordination de haut niveau avec les autorités sanitaires de la RDC, de l'Ouganda et du Soudan du Sud, ainsi qu'avec l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et d'autres partenaires clés. L'objectif est de renforcer la surveillance transfrontalière, la préparation et les efforts de riposte.

Africa CDC, créé en 2017 par l'Union africaine et entièrement africanisé depuis 2022, a connu une montée en puissance accélérée depuis la pandémie de COVID-19. L'agence dispose désormais d'un budget propre, d'une équipe permanente de plus de 200 épidémiologistes, d'une capacité de déploiement rapide et d'une chaîne logistique propre. Surtout, elle assume désormais la coordination politique et technique des réponses sanitaires sur le continent — un rôle longtemps occupé par le bureau régional Afrique de l'OMS, basé à Brazzaville.

L'agence onusienne n'est pas absente, loin de là. L'OMS a annoncé vendredi le déblocage initial de 500 000 dollars pour soutenir la riposte. Mais le centre de gravité décisionnel s'est déplacé. Ce déplacement, lent et silencieux, est l'un des résultats les plus tangibles de la crise du COVID-19 sur le plan institutionnel africain.

Une infrastructure vaccinale qui se déploie

L'absence de vaccin homologué contre la souche Bundibugyo n'est pas seulement une mauvaise nouvelle. C'est aussi un défi adressé directement aux capacités industrielles africaines en construction. Et sur ce front, le paysage a changé.

L'Institut Pasteur de Dakar, fondé en 1896, est désormais l'un des quatre producteurs mondiaux de vaccin contre la fièvre jaune certifiés par l'OMS. Au cœur de cet écosystème, l'Institut Pasteur de Dakar s'impose comme un acteur clé. Fort d'une expertise reconnue dans la production vaccinale et la surveillance épidémiologique, l'Institut incarne la capacité du Sénégal à articuler recherche, innovation et production.

L'usine Madiba, dont la construction a été financée à hauteur de 75 millions d'euros par la Banque européenne d'investissement et complétée par un prêt de 15 millions de dollars de la US International Development Finance Corporation, est désormais opérationnelle dans sa phase initiale. Elle ambitionne de produire 300 millions de doses annuelles à pleine capacité. Un accord de transfert de technologie ARN messager avec le laboratoire allemand BioNTech a été signé en octobre 2022 et progresse depuis selon les rapports d'étape.

Le Rwanda a suivi une trajectoire parallèle. Le Rwanda, en partenariat avec BioNTech, a inauguré les premières usines de fabrication de vaccins "en boîtes" modulaires, capables de produire des doses contre le paludisme et la tuberculose. Le Maroc, l'Égypte et l'Afrique du Sud disposent également de capacités de production avancées.

Sur la fièvre de Marburg — virus de la même famille filovirus qu'Ebola — l'Institut Pasteur de Dakar travaille déjà à un vaccin destiné au continent. Pour les responsables de l'Institut Pasteur de Dakar, développer et produire un vaccin sur le continent constitue un enjeu majeur de souveraineté sanitaire, particulièrement après les difficultés d'accès aux vaccins observées durant la pandémie mondiale. À terme, la production pourrait être assurée au vaccinopôle de Diamniadio, près de Dakar, avec l'ambition de proposer un vaccin accessible aux pays africains.

La question, désormais, est de savoir si ces capacités émergentes peuvent être mobilisées sur la souche Bundibugyo. Africa CDC a indiqué vendredi qu'une réunion s'était tenue avec les partenaires industriels du secteur. Les "vaccins candidats" mentionnés par Jean Kaseya ne sont pas un horizon lointain : ce sont des produits en phase d'essais cliniques. Une autorisation d'urgence — sur le modèle de ce qui a été fait pour la souche Soudan en Ouganda en 2022 — n'est pas exclue si l'épidémie devait s'étendre.

Les défis qui demeurent

Le tableau n'est pas pour autant idyllique. Trois obstacles majeurs pèsent sur la riposte.

Premier obstacle : la sécurité. L'Ituri est l'une des provinces les plus instables de la RDC, théâtre des opérations meurtrières de groupes armés depuis plus de deux décennies — CODECO, ADF, M23 à proximité. La province de l'Ituri est une région reculée, caractérisée par un réseau routier médiocre, ce qui complique l'acheminement de l'aide et des équipes médicales. Les épidémies précédentes ont montré que l'insécurité peut multiplier par trois ou quatre le temps nécessaire pour endiguer une flambée. Le personnel médical y a été pris pour cible à plusieurs reprises depuis 2018.

Deuxième obstacle : la confiance des populations. Les communautés de l'Ituri vivent depuis trente ans dans la guerre, la prédation économique et les promesses sanitaires non tenues. La méfiance à l'égard des protocoles de quarantaine, des équipes en combinaison et des autorités centrales est documentée. Aucune riposte épidémiologique ne peut réussir sans engagement communautaire patient et respectueux.

Troisième obstacle : le financement. L'arrêt brutal de l'USAID début 2025 par l'administration américaine a privé l'écosystème sanitaire africain d'environ 8 milliards de dollars annuels. Plusieurs programmes de surveillance épidémiologique, notamment dans l'est de la RDC, ont été directement touchés. Le Centre américain de contrôle des maladies (CDC) lui-même a vu ses opérations africaines réduites. Cette réduction n'est pas un simple chiffre comptable : c'est un trou dans le maillage de détection des épidémies à leur stade précoce.

Un test, et une démonstration

L'épidémie qui s'ouvre en Ituri sera scrutée pour deux raisons.

D'abord parce qu'elle est un test : test de la capacité de réponse rapide d'Africa CDC dans un contexte sécuritaire dégradé ; test de la coordination transfrontalière entre la RDC, l'Ouganda et le Soudan du Sud ; test de la mobilisation des industriels africains et internationaux pour faire émerger un protocole vaccinal d'urgence contre la souche Bundibugyo.

Ensuite parce qu'elle sera une démonstration. Si la riposte parvient à contenir l'épidémie dans les semaines qui viennent, elle confirmera ce que les acteurs sanitaires africains affirment depuis cinq ans : le continent dispose désormais des compétences, des structures et de la volonté pour gérer ses crises sanitaires sans tutelle. Si elle échoue, elle mettra en lumière les fragilités qui demeurent — financement, sécurité, accès aux dernières innovations biomédicales — et fournira des arguments à ceux qui considèrent la souveraineté sanitaire africaine comme une aspiration encore lointaine.

À ce stade — 246 cas suspects, 80 décès, huit cas confirmés, un cas exporté en Ouganda — l'épidémie est encore contenable. Les jours qui viennent diront si elle le restera.

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