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Côte d’Ivoire – Présidentielle 2025 : Dans les rues d’Abidjan, l’opposition face à son ultime épreuve

Un samedi matin de septembre, le soleil se lève sur le grand marché d’Adjamé. Entre les étals de légumes et les cris des vendeuses, les discussions ne...
AkondaNews6 min de lecture
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Côte d’Ivoire – Présidentielle 2025 : Dans les rues d’Abidjan, l’opposition face à son ultime épreuve

Un samedi matin de septembre, le soleil se lève sur le grand marché d’Adjamé. Entre les étals de légumes et les cris des vendeuses, les discussions ne portent pas seulement sur le prix du manioc. « Alors, qui va affronter Ouattara cette fois-ci ? », lance un jeune commerçant, un ballot de pagnes sur l’épaule. Sa voisine lui répond, ironique : « Tu poses la question comme si eux-mêmes savaient ! » Les rires fusent, mais derrière l’humour perce une inquiétude partagée : à quelques semaines de l’élection présidentielle, l’opposition ivoirienne peine encore à parler d’une seule voix.

L’annonce du Conseil Constitutionnel a fixé la liste définitive des candidats. Le président sortant, Alassane Ouattara, y figure sans surprise, sûr de son appareil d’État et de son parti solidement implanté. Mais le vrai suspense ne réside pas là. Il se trouve dans la capacité de ses adversaires à surmonter leurs rivalités, à dépasser les ego et à construire un front commun. Car si l’histoire récente a appris quelque chose aux électeurs, c’est bien que la dispersion des candidatures équivaut presque toujours à une défaite programmée. La machine du pouvoir, implacable « Le RHDP, ce n’est pas seulement un parti. C’est une machine », résume Moussa, étudiant en sciences politiques rencontré à la bibliothèque de l’université de Cocody. « Ils sont présents partout : dans les villages, les quartiers, les associations. Même si tu n’aimes pas Ouattara, tu es obligé de reconnaître qu’ils savent s’organiser. » Depuis son accession au pouvoir, Alassane Ouattara a consolidé un appareil d’État qui lui donne un avantage considérable. L’implantation territoriale du RHDP, les ressources administratives et financières liées à la présidence, mais aussi la discipline interne font de lui un adversaire redoutable. Dans un tel contexte, seule une opposition unie, structurée, pouvait espérer renverser la balance. Or, ce scénario reste encore hypothétique. La tentation des candidatures multiples À Treichville, un chauffeur de taxi, moteur tournant, lâche une phrase qui résume l’état d’esprit ambiant : « Chaque fois, ils disent qu’ils vont s’unir. Et chaque fois, le jour du vote, chacun vient avec son drapeau et ses couleurs. Après, ils pleurent. » Ce constat, amer mais lucide, reflète une réalité : l’opposition ivoirienne a rarement su dépasser ses divisions. Chaque leader croit incarner l’alternative, chaque parti surestime son poids réel. Résultat : au premier tour, les voix se dispersent. Et au second tour, si tant est qu’un candidat de l’opposition y parvient, le report des voix se fait mal, tardivement, ou pas du tout. Ce schéma s’est répété en 2010, en 2015, en 2020. Les électeurs, eux, commencent à s’en lasser. « On veut bien voter pour le changement », explique Koffi, vendeur ambulant à Yopougon. « Mais si eux-mêmes ne savent pas qui est leur champion, pourquoi nous, on va se fatiguer à aller voter ? » Une exigence de crédibilité La politique, en Côte d’Ivoire comme ailleurs, est aussi affaire de perception. Une opposition divisée envoie un signal désastreux : celui de leaders plus préoccupés par leur carrière personnelle que par l’avenir du pays. Cette image mine la confiance des électeurs, surtout des jeunes qui représentent une majorité de la population et dont beaucoup se détournent déjà des urnes. Dans les quartiers populaires d’Abobo, où le désenchantement politique est palpable, certains jeunes disent ouvertement qu’ils n’iront pas voter. « C’est toujours la même histoire », soupire Awa, étudiante en coiffure. « Ils nous promettent l’union, mais au dernier moment chacun tire de son côté. Nous, on regarde seulement. » Cette abstention, massive lors des derniers scrutins, risque de se reproduire. Et paradoxalement, elle profite au pouvoir sortant, dont la base électorale reste disciplinée et mobilisée. Leçons d’un passé récent Le souvenir de la crise post-électorale de 2010 hante encore les esprits. À l’époque, l’alliance entre certains opposants s’était révélée fragile, et les divisions avaient conduit le pays dans l’une des périodes les plus sombres de son histoire. Depuis, les scrutins de 2015 et 2020 ont confirmé un autre travers : l’incapacité de l’opposition à construire une stratégie commune. En 2025, l’histoire semble prête à se répéter. Pourtant, les électeurs réclament autre chose. « On veut la paix, mais aussi une vraie alternance », insiste Kouadio, professeur d’histoire-géographie à Bouaké. « Si l’opposition rate encore ce rendez-vous, elle perdra plus qu’une élection. Elle perdra sa crédibilité pour longtemps. » L’équation impossible de l’unité La solution est connue de tous : une candidature unique, ou au minimum un ticket commun avec une discipline stricte de report de voix. Mais elle se heurte à une réalité politique brutale : les ego. Chaque leader se croit incontournable, chaque parti craint de disparaître en se fondant dans une alliance trop large. Les négociations, souvent menées dans des salons feutrés d’Abidjan, ressemblent à des marchandages plus qu’à de véritables discussions stratégiques. Résultat : l’union reste au stade du vœu pieux. Le rôle décisif des électeurs Dans ce contexte, certains estiment que le pouvoir de changement appartient désormais aux électeurs eux-mêmes. À travers les réseaux sociaux, les débats publics, les associations citoyennes, beaucoup appellent à une pression populaire sur les leaders de l’opposition. « S’ils ne s’unissent pas, qu’ils sachent que nous, on ne bougera pas de chez nous », martèle un collectif de jeunes activistes rencontré à Marcory. « On ne va pas gaspiller nos voix pour rien. » Ce type de discours, de plus en plus répandu, agit comme un avertissement. Les électeurs exigent l’unité comme condition de leur mobilisation. Le temps qui presse Mais le calendrier est implacable. Chaque jour sans accord rapproche le pays d’une élection dont l’issue semble jouée d’avance. Or, préparer une campagne exige du temps : organiser des meetings, coordonner les messages, déployer les équipes sur le terrain. À quelques semaines du scrutin, chaque retard est une défaite en puissance. « C’est comme un match de football », illustre un ancien entraîneur de l’ASEC rencontré à Treichville. « Si ton équipe n’a pas d’entente avant d’entrer sur le terrain, ce n’est pas à la 80e minute que tu vas improviser une stratégie. Tu perds avant même de jouer. » Une responsabilité historique Plus qu’une simple bataille électorale, la présidentielle de 2025 est une épreuve historique pour l’opposition ivoirienne. Elle doit prouver qu’elle peut s’élever au-dessus des querelles personnelles et incarner une véritable alternative. Si elle échoue encore, elle risque non seulement de perdre l’élection, mais aussi d’hypothéquer son avenir pour plusieurs années. Car la question dépasse le sort d’un homme ou d’un parti. Elle engage l’avenir démocratique du pays. Les Ivoiriens veulent savoir si leur système politique est capable de produire une alternance pacifique, ou si le pouvoir restera le monopole d’un parti dominant. Au marché d’Adjamé, alors que la chaleur de midi s’installe, le commerçant qui avait lancé la discussion du matin conclut d’une voix résignée : « Nous, on a fait notre part. On attend seulement de voir si eux, là, vont s’entendre. Sinon, c’est encore le même qui gagne. » Cette phrase, simple mais lourde de sens, résume l’état d’esprit du pays. L’opposition ivoirienne est à la croisée des chemins. Elle n’a plus droit à l’erreur. Dans un mois, les urnes trancheront. Mais pour beaucoup, le verdict semble déjà écrit : sans unité, il n’y aura pas d’alternative. L’histoire, cette fois encore, jugera. La rédaction Akondanews.net
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