Analyse et dessous de la Situation Politique au Niger: Entretien exclusif avec Professeure Aïssa Halidou

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Dans cette 3ième et dernière partie de l’interview, Professeure Halidou dévoile un panorama approfondi des relations entre Issoufou et Bazoum, explorant la complexité des influences qui ont pu façonner Bazoum. De plus, elle met en lumière les défis auxquels le nouveau régime militaire du Niger est actuellement confronté, en particulier sur la scène internationale.Les recommandations audacieuses de Professeure Halidou quant à la trajectoire à suivre pour assurer le succès du nouveau régime militaire sont tout aussi intrigantes. Elle souligne l’impératif d’une révolution, d’une souveraineté affirmée, et d’une coopération économique régionale comme piliers essentiels. Ces perspectives enrichissantes, associées à ses conseils judicieux au Général Tchiani, offrent une conclusion éclairante et stimulante à cette entrevue exceptionnelle.

Interviews réalisée par Claude Gbocho

Aknews: Sous-entendez-vous que Bazoum était dans une situation délicate, presque prisonnière ? Si tel était le cas, pourquoi n’a-t-il pas choisi de démissionner après le coup d’État du 26 juillet ? N’aurait-ce pas constitué une forme de libération pour lui ?Je pense qu’il espérait résoudre la situation en maîtrisant certaines influences à travers des réformes, notamment celles d’Issoufou et de son clan. Malheureusement pour lui, il n’a pas eu le temps nécessaire, et cela s’est conclu par ce coup d’État. Maintenant, pourquoi n’a-t-il pas voulu signer sa démission ? Je pense qu’il s’est senti profondément offensé dans son amour-propre par un acte qu’il considère comme une trahison d’Issoufou et de Tchiani. Il est convaincu qu’Issoufou est réellement l’instigateur de ce coup d’État et que celui-ci n’a rien à voir avec «sauver le pays»; c’était simplement un règlement de compte personnel. S’il signait une démission, ce serait capituler face à cette trahison, et Bazoum, par nature, refuse de capituler. Un de ses proches, en contact permanent avec lui, m’avait même confié que si c’était quelqu’un comme le Général Mody qui était à la tête du coup d’État, il aurait démissionné depuis longtemps. Mais avec quelqu’un comme le Général Tchiani, qui est «téléguidé» par Issoufou, il préfère mourir, convaincu que Tchiani et Issoufou n’ont aucun sens de l’intérêt de l’État, et que Tchiani ne fait que jouer à du théâtre. Même ses discours initiaux auraient été préparés par Issoufou.

Aknews: Comment percevez-vous l’évolution des rapports entre Issoufou et Bazoum, tant avant qu’après le coup d’État ?La relation entre les deux hommes était vraiment solide avant que Bazoum n’accède à la présidence, c’est certain. Cela s’est incontestablement détérioré avec l’avènement du coup d’État du 26 juillet. Selon l’un de leurs proches, Issoufou aurait été profondément contrarié par le fait que Bazoum aurait affirmé au Président Macron qu’il était l’instigateur du coup d’État. J’ose à peine imaginer la déception et le moral de Bazoum s’il croit sincèrement que le coup d’État est le résultat des actions d’Issoufou. Sur un plan plus personnel, je sais qu’ils étaient très liés. Cependant, il semblait qu’Issoufou envisageait cette relation principalement sur le plan politique, tandis que Bazoum lui était entièrement dévoué, non seulement politiquement, mais aussi sur le plan fraternel et amical. Il croyait fermement en une réciprocité. Bien qu’Issoufou soit le fondateur de leur parti (PNDS), Bazoum s’était investi corps et âme pour le parti, pas nécessairement sur le plan financier, mais en termes d’engagement et d’énergie. Bazoum était un défenseur ardent et inégalé de leur parti, remarquable dans ses discours et prises de position. Même sur le plan financier, je sais que leur parti a bénéficié d’un soutien considérable de la part de Kadhafi à une époque, et Bazoum y a joué un rôle. Issoufou le reconnaît d’ailleurs, ce qui explique en partie son soutien à la candidature de Bazoum à la présidence, au détriment d’autres membres du parti. En somme, malgré quelques différences mineures, je pense qu’ils entretenaient d’excellentes relations avant l’accession de Bazoum à la présidence. Issoufou a peut-être surestimé le dévouement de Bazoum à son égard et pensait qu’il le tenait acquis à ses propres causes. Cependant, Bazoum avait également des aspirations personnelles pour son clan, notamment après le dernier mandat d’Issoufou, ce qui a conduit à une division en clans au sein de leur parti. Logiquement, les tensions au sein du parti ont atteint un point où les choses devaient mal tourner d’une manière ou d’une autre.

Les présidents Issoufou et Bazoum

Aknews: En évoquant cette alliance contre-nature que Bazoum aurait soutenue, faites-vous référence à la collaboration avec Issoufou et son clan ?En ce qui concerne les « alliances contre-nature » dont j’ai parlé, il est indéniable qu’Issoufou exerçait une influence sur Bazoum. C’est un fait connu de tous au Niger, et personnellement, j’en ai pris conscience bien avant que Bazoum n’accède à la présidence. Cependant, l’emprise d’Issoufou n’était pas la seule en jeu. Selon mes observations et mes conclusions personnelles, d’autres influences étaient présentes, notamment celle de la France, dont l’influence a été notable pendant son règne. Je suis même d’avis qu’à la fin, Bazoum était davantage apprécié par les politiques français qu’Issoufou lui-même. De plus, il y avait des soupçons d’une influence des indépendantistes de l’Azawad au Mali, une idée que je rejetais au début mais qui, avec le temps, me semble de plus en plus évidente. Il y avait également l’emprise de certains hommes d’affaires tchadiens, dont je ne peux préciser s’ils représentaient l’État tchadien ou agissaient de manière indépendante, avec une possible connexion vers la Libye, sans oublier certains opérateurs économiques nigériens, bien sûr.

Cependant, ce mélange d’indépendantistes maliens de l’Azawad et d’hommes d’affaires tchadiens et libyens me conduit à croire qu’Issoufou ne maîtrisait pas pleinement cette situation. Le fait de voir son protégé Bazoum s’impliquer dans tout cela et devenir rapidement le favori des politiques français, plus que lui-même (étant Issoufou celui qui a introduit Bazoum sur la scène politique française), aurait probablement suscité une certaine frustration et rivalité. Cela est indépendant de l’histoire du pétrole impliquant son fils, ancien ministre du pétrole, et Bazoum. Issoufou avait encore des ambitions internationales, nécessitant le maintien de sa popularité tant nationale qu’internationale, une tâche devenue difficile dans de telles circonstances. La guerre des clans a également contribué à tout compliquer davantage.

Aknews: Quelle est votre vision du succès pour le nouveau régime militaire au Niger et pour l’Alliance des États du Sahel (AES) en général, compte tenu de l’impact des sanctions actuelles ?La seule voie que j’entrevois, c’est la révolution, et le moment est propice ! Il n’y a pas de multiples options, et il est impératif que nous apprenions à nous dire les vérités. La véritable question demeure : les militaires au pouvoir dans ces pays du Sahel, ainsi que les peuples concernés, sont-ils réellement prêts à assumer cette démarche ? Car ce ne sera pas une tâche facile : on ne réalise pas des changements significatifs sans quelques bouleversements. Il est temps que les dirigeants africains cessent de ne considérer que leur propre destin et commencent à penser au bien-être du peuple et des générations futures.

Sur le plan politique et économique, il est impératif de se libérer du carcan néo-colonial, car les grandes puissances ont la capacité incroyable de phagocyter les efforts des États africains. Par conséquent, il revient aux dirigeants africains de s’affirmer et de tenir tête pour défendre l’intérêt de leurs peuples. Les leaders et diplomates africains doivent sérieusement revoir leur attitude envers les institutions internationales et éviter de signer des accords qui ne favorisent en rien leurs nations. C’est dans cette optique que j’apprécie et salue la révision et la dénonciation de certains accords de coopération internationale ou bilatéraux par ces nouveaux régimes de transition. Ainsi, il est crucial d’avoir des dirigeants qui connaissent bien l’histoire de leur peuple et qui ont l’audace de remettre en cause les choses lorsque cela ne sert pas les intérêts de leur population. Des personnalités telles que Choguel Maiga sont exemplaires dans ce sens, se démarquant nettement des dirigeants béni-oui-oui auxquels les Africains sont malheureusement habitués.

L’approche de la communauté internationale n’est pas avantageuse pour les peuples africains, étant donné que nous ne vivons pas dans les mêmes circonstances et conditions que la plupart des pays promouvant ces lois internationales. Pour que l’Alliance des États du Sahel (AES) prospère véritablement, elle doit reconsidérer sa position au sein de la communauté internationale et en tirer les conséquences, surtout qu´ils sont seulement à trois membres. Ainsi, si ces pays du Sahel aspirent à l’autonomie ou à la révolution, et s’ils ont une vision claire pour le bien de leur peuple, ils doivent l’assumer et ignorer les lois internationales. L’intérêt du peuple doit primer sur les relations internationales.

Dans le contexte actuel des pays du Sahel, s’ils veulent réellement assumer leur destin, les militaires doivent rompre avec tous les pays hostiles et maintenir une présence diplomatique minimale avec ces derniers. Ensuite, ils doivent se recentrer sur eux-mêmes, en luttant efficacement contre l’insécurité, pour ensuite ériger des institutions politiques et économiques solides qui les préservent d’un retour aux anciens schémas de gouvernance. Il est essentiel de définir de nouvelles bases démocratiques tout en développant simultanément des échanges commerciaux complémentaires. Par exemple, le Niger pourrait développer sa culture du riz et des oignons, les exportant vers le Mali et le Burkina. Le Burkina pourrait promouvoir sa production de tissu Faso Dan Fani ainsi que de certains fruits ou céréales, qu’il exporterait vers le Niger et le Mali. De la même manière, le Mali pourrait contribuer avec d’autres produits ou productions exportés vers le Niger et le Burkina, comblant ainsi les déficits des échanges commerciaux des autres pays de la sous-région et garantissant l’autosuffisance nationale. Ce n’est qu’un exemple, mais un approfondissement est envisageable. Bien que cela représente une réforme difficile, elle n’est pas impossible. Si un ancien acteur de cinéma comme Zelinsky est prêt à se battre jusqu’au bout pour les Ukrainiens, il est évident que les régimes militaires ne reculeront pas devant un défi de souveraineté, pourvu qu’ils fassent preuve de volonté et de détermination. Il est crucial de ne pas se laisser distraire par les lois internationales. À quoi sert une loi qui ne favorise pas, mais maintient dans la servitude ? Une servitude héritée et transmise aux générations futures. Les atrocités de l’esclavage et du colonialisme sont bien connues de tous, et jusqu’à aujourd’hui, aucune justice ou réparation n’a été rendue. Ces agissements ne suscitent aucun intérêt de la part des prétendus « défenseurs des droits humains ».

Le comportement de la France dans des situations telles que la guerre du Biafra, le génocide au Rwanda, l’intervention en Libye et en Côte d’Ivoire est tout aussi scandaleux. Il existe de nombreux témoignages incriminant la France, parfois avec la complicité des Nations Unies qui laissent faire ou n’interviennent pas. Comment peut-on s’attendre à ce que le peuple africain continue de croire au droit de l’homme, à la justice et à la communauté internationale ? Un changement est impératif, sinon la misère perdurera en Afrique.

Aknews: Pour terminer, si vous aviez un conseil à prodiguer au général Tchiani à l’heure actuelle, quel serait-il ?Il serait judicieux d’agir constamment dans l’intérêt général du peuple nigérien et de demeurer attentif aux conseils ainsi qu’aux critiques émanant de la population. C’est à travers les critiques de son peuple qu’un bon dirigeant excelle et s’améliore.

Aknews: Je tiens à vous exprimer ma sincère gratitude de nous avoir accordé cette interview. Votre expertise et vos perspectives ont grandement enrichi l’article ainsi que nos lecteurs, et nous vous sommes reconnaissants pour le temps que vous nous avez consacré ainsi que pour votre collaboration.Je suis touchée par vos paroles sincères. Participer à cette interview a été une expérience enrichissante pour moi également. Je suis heureuse de savoir que mes perspectives ont contribué à l’article et espère pouvoir capter vos lecteurs.

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